Je sortis à la hâte de cette pièce et je montai l'escalier avec la hardiesse que donne l'innocence, mais avec le désespoir dans l'âme. J'allai droit à la chambre d'Edmée, et je tournai la clef aussitôt après avoir frappé. Mlle Leblanc vint à ma rencontre, fit de grands cris et s'enfuit en cachant son visage dans ses mains, comme si elle eût vu paraître une bête féroce. Qui donc avait pu répandre d'affreux soupçons sur moi? L'abbé avait-il été assez peu loyal pour le faire? Je sus plus tard qu'Edmée, quoique ferme et généreuse dans ses instants lucides, m'avait accusé tout haut dans le délire.

Je m'approchai de son lit, et, en proie moi-même au délire, sans songer que mon aspect inattendu pouvait lui porter le coup de la mort, j'écartai les rideaux d'une main avide et je regardai Edmée. Jamais je n'ai vu une beauté plus surprenante. Ses grands yeux noirs avaient grandi encore de moitié et brillaient d'un éclat extraordinaire, quoique sans expression, comme des diamants. Ses joues tendues et décolorées, ses lèvres aussi blanches que ses joues, lui donnaient l'aspect d'une belle tête de marbre. Elle me regarda fixement, avec aussi peu d'émotion que si elle eût regardé un tableau ou un meuble, et, retournant un peu son visage vers la muraille, elle dit avec un sourire mystérieux:

—C'est la fleur qu'on appelle Edmea sylvestris.

Je tombai à genoux, je pris sa main, je la couvris de baisers, j'éclatai en sanglots; elle ne s'aperçut de rien. Sa main immobile et glacée resta dans la mienne comme un morceau d'albâtre.


[XXIII]

L'abbé entra et me salua d'un air sombre et froid, puis il me fit signe, et, m'éloignant du lit:

—Vous êtes un insensé! me dit-il. Retournez chez vous, ayez la prudence de ne pas venir ici; c'est tout ce qui vous reste à faire.

—Et depuis quand, m'écriai-je transporté de fureur, avez-vous le droit de me chasser du sein de ma famille?

—Hélas! vous n'avez plus de famille, répondit-il avec un accent de douleur qui me désarma. D'un père et d'une fille, il ne reste plus que deux fantômes chez qui la vie morale est éteinte et que la vie physique va bientôt abandonner. Respectez les derniers instants de ceux qui vous ont aimé.