Le temps se passait pour moi à m'occuper de la vie matérielle. Je voulais que mes compagnons fussent bien portants et soignés comme il faut. J'y mettais mon amour-propre et mon plaisir. Ils ne manquèrent de rien, grâce à moi. Je pensais à tout. Je lavais, je raccommodais le linge et les habits, je faisais les repas, je tenais la maison propre, je tendais et relevais les nasses, je coupais la fougère et la bruyère pour les fagots, je raccommodais les _saulnées, _c'est-à-dire les cordelettes garnies de noeuds coulants en crin, avec lesquelles on prend les oiseaux en temps de neige. Je soignais les chèvres et faisais les fromages. Je n'avais pas le temps de beaucoup réfléchir. J'étais contente de ne pas l'avoir.
De leur côté, Émilien et Dumont ne se reposaient pas non plus. Ils s'étaient occupés de cultiver le coin de terre que nous avions loué; mais c'était si petit et si sableux, que, sauf quelques légumes, ils n'en espéraient pas grand profit. Émilien se mit alors en tête de défricher une lande qui était de l'autre côté du ruisseau et qui lui parut avoir un fond de bonne terre. Nous ne savions à qui elle appartenait; mais, comme elle ne produisait absolument rien et qu'elle ne servait même pas de pacage en l'absence d'habitants et de bétail, il nous dit:
— Je crois qu'en cultivant cette terre, nous ne ferons pas une usurpation et un vol; ce sera, au contraire, une bonne action. Si, comme je le crois, nous obtenons une récolte et qu'on vienne le constater, nous nous arrangerons avec le propriétaire pour qu'il y ait part. Il sera content, lui qui n'aurait rien tiré de son bien, d'en recevoir quelque chose. S'il ne vient pas réclamer, nous lui laisserons une terre en état de rapport, et peut-être notre premier essai sera-t-il le commencement de la fortune de ce pays abandonné.
Il ne croyait pas si bien prédire, et il se mit à l'oeuvre. On arracha les mauvaises herbes, on bêcha tout l'automne. On utilisa le fumier de nos bêtes. On fit des rigoles pour l'écoulement des eaux. On brisa les rochers; enfin, on sema du seigle, de l'orge et même un peu de blé, le tout acquis à grand'peine, et placé par espèces dans les différentes régions de cette lande inclinée, afin d'essayer les propriétés de la terre. Au mois de janvier, tout cela avait germé à souhait et on voyait un beau tapis vert briller au loin comme une émeraude au milieu des plantes sauvages desséchées par l'hiver.
La chose fut remarquée et quelques personnes se hasardèrent à venir voir nos travaux. Le paysan qui avait acheté l'endroit s'en émut et arriva des premiers. Quand Dumont lui eut dit qu'il reconnaissait son droit et s'en remettait à lui pour le partage, il s'apaisa et on s'arrangea à l'amiable. Le paysan était content, mais il disait:
— Je vois bien ce qui pousse, mais Dieu sait ce qui mûrira!
— Craignez-vous que le pays ne soit trop froid? lui dit Dumont.
— Non, mais je vois bien que les fades vous ont laissé faire, et je ne sais pas si elles auront le caprice de vous laisser continuer.
— Je me moque des fades, je saurai bien les tenir en respect.
— Peut-être! répondit le bonhomme en lui jetant un regard de méfiance: si vous savez les paroles pour les contenter, je ne dis pas! mais, moi, je les ignore et ne souhaite point les apprendre.