Dumont eut envie de lui dire qu'il vaudrait mieux les empêcher d'arriver que de les attendre; mais il était sage de n'avoir pas d'opinion politique à mettre en circulation: il quitta le carrier et vint nous rendre compte de sa conversation avec lui.
La mort de la reine fut ce qui me frappa le plus dans la
Révolution.
— Pourquoi faire mourir une femme? disais-je, quel mal peut-elle avoir fait? N'était-ce pas à elle d'obéir à son mari et de penser comme lui?
Émilien me répondait que c'est souvent le mari qui obéit à la femme.
— Quand la femme voit plus juste, disait-il, c'est un bien, et je crois que celui qui t'épousera aura raison de te consulter sur toute chose: mais on a toujours dit que la reine voulait attirer l'ennemi, ou emmener le roi. Elle lui a donc fait grand mal, et elle est peut-être la première cause des fureurs où la Révolution s'est jetée. Je déteste la facilité avec laquelle on fait tomber les têtes, et la peine de mort m'a toujours révolté; mais, puisque les hommes en sont encore là dans un siècle de philosophie et de lumières comme le nôtre, je trouve qu'une reine la mérite davantage qu'une pauvre servante que l'on met en jugement pour un mot dont elle ne sait pas la portée. La reine a bien su ce qu'elle faisait et ce qu'elle voulait. On a toujours dit qu'elle était fière et courageuse; elle a dû mourir bravement en se disant que c'est le sort des chefs de nation de jouer leur vie contre celle des peuples, et qu'elle a perdu la partie. Tu sais bien que, dans l'histoire, l'échafaud est une des prévisions qui se dressent en face du pouvoir absolu. Cela n'a jamais empêché les hommes d'y prétendre, et, en ce moment, dans aucun parti, personne ne s'arrête devant la mort.
XVIII
Nous fûmes contents d'apprendre que notre solitude ne serait point troublée, mais, en entendant Dumont parler de ce réfractaire qui se cachait, Émilien s'indigna. Il trouvait très mal qu'on refusât le service et il nous dit que le plus grand reproche qu'il avait à faire à la Terreur, ce n'était pas de l'avoir fait souffrir en prison, mais de l'avoir empêché de faire son devoir.
— C'est donc bien décidé, lui dis-je, que, quand vous pourrez sortir d'ici sans être arrêté, vous partirez pour l'armée?
— Est-ce que tu m'estimerais, reprit-il, si j'agissais autrement?
Il n'y avait rien à dire, il avait l'esprit si net et le coeur si droit! Je travaillai à m'habituer à l'idée de le voir partir sans lui rendre, par mes larmes, la séparation trop dure. Je voyais bien qu'il m'aimait plus que toute autre personne, mais je n'avais pas été élevée à croire que quelqu'un au monde dût me préférer à son devoir.