Après avoir ainsi expliqué à Dumont la cause de la solitude dont nous jouissions, cet homme lui fit quelques questions sur son pays, sur ses deux enfants, sur le genre d_'estropiaison _de l'aîné. Dumont lui fit les réponses dont nous avions arrêté le programme, afin d'être d'accord ensemble en cas de recherches; mais il vit bien que nous étions en lieu sûr, car le carrier, sans aucune méfiance d'un pauvre homme comme lui, lui dit en le quittant:

— C'est un bonheur pour votre pauvre gars qu'il soit abîmé comme il est. J'en ai un qui est un homme superbe, et, depuis six mois, je le cache à la maison en le faisant passer pour malade; et le garçon s'ennuie de ne point sortir. Il était fiancé avec une fille qu'il ne peut plus aller voir. Que voulez-vous! quand ils me l'auront fait tuer ou mourir de froid et de misère, qui est-ce qui me cultivera mon bien?

— C'est juste, répondit Dumont; mais ne craignez-vous point les gendarmes?

— Quels gendarmes? il n'y en a plus.

— Mais les volontaires qui se mettent en chasse pour faire plaisir aux maires?

— Bah! bah! ils font semblant de chercher, ils n'oseraient trouver! Depuis que M. Millard de Crevant a fait couper la tête aux Bigut, on se le montre au doigt, et il craint le temps où les royalistes se _revengeront. _Il n'est plus si fier, il dit que tout va bien chez nous, que nous sommes tous bons patriotes, et on nous laisse tranquilles.

— Vous croyez donc que la République ne tiendra pas? En savez-vous quelques nouvelles?

— J'ai été aux forges de Crozon l'autre semaine; ils disent qu'on a fait périr la reine et beaucoup d'autres. Vous voyez bien que ça ne peut pas durer, et que les émigrés feront périr tous les jacobins.

— Eh bien, oui; mais les ennemis, qu'est-ce qu'ils feront à nous, bonnes gens, qui n'avons tué personne? ils nous ravageront comme loups dans un troupeau?

— Oh! alors, on se battra comme il faut! on défendra ce qu'on a!