— Attendez! je ne voulais pas vous quitter pour cela, je me serais dévouée à votre bonheur autrement! Mais laissez-moi oublier ce mortel chagrin dont je me suis peu à peu guérie par ma volonté. Quand j'ai eu formé le projet d'être riche, quand M. Costejoux m'a montré que je pouvais le devenir et qu'il m'en a facilité les moyens, quand la générosité du prieur m'a mise à même d'essayer mes forces et de voir que je réussissais à vous être utile au lieu de vous être à charge, enfin quand j'ai senti le néant des idées de Louise et entendu les bonnes raisons que M. Costejoux disait pour les combattre, j'ai pris confiance: il m'a poussé une sorte de fierté, et, à présent, je sens que je ne rougirai plus jamais d'être ce que je suis. Si vous avez gagné le repos de votre conscience et la juste estime de vous-même en souffrant beaucoup pour votre pays et pour sa liberté, moi j'ai acquis les mêmes joies intérieures en faisant tout ce qui m'était possible pour vous et pour votre liberté personnelle.

— Et tu as raison, comme toujours, s'écria-t-il en se mettant à genoux devant moi; je reconnais que la sobriété, le travail des bras et l'honnêteté ne suffisent pas pour assurer l'indépendance, sans l'épargne qui permet la réflexion, le travail de l'esprit, l'usage de l'intelligence. Tu vois bien, Nanon, que tu es ma bienfaitrice, car je te devrai la vie de l'âme, et, pour une âme remplie d'un amour immense, si la sécurité matérielle n'est pas absolument nécessaire, elle n'en est pas moins d'un grand prix et d'une douceur infinie. Je l'aurai, grâce à toi, et ne crains pas que j'oublie que je te dois tout.

Et, comme nous étions arrivés, en causant, à la barrière de la prairie:

— Te souviens-tu, dit-il, que c'est ici que nous nous sommes vus pour la première fois, il y a sept ans? Tu possédais un mouton et ce devait être le commencement de ta fortune; moi, je ne possédais et ne devais jamais rien posséder. Sans toi, je serais devenu un idiot ou un vagabond, au milieu de cette révolution qui m'eût jeté sur les chemins, sans notions de la vie et de la société, ou avec des notions insensées, funestes peut-être! Tu m'as sauvé de l'abjection, comme, plus tard tu m'as sauvé de l'échafaud et de la proscription: je t'appartiens, je n'ai qu'un mérite, c'est de l'avoir compris!

Nous étions près du cimetière; avant de rentrer, il voulut encore toucher la tombe du prieur dans l'obscurité.

— Mon ami, lui dit-il, m'entendez-vous? Si vous pouvez m'entendre, je vous dis que je vous aime toujours, que je vous remercie d'avoir béni vos deux enfants, et je vous jure de rendre heureuse celle que vous me destiniez pour femme.

Il me demanda encore de fixer le jour de notre mariage. Je lui répondis que nous devions aller demander à M. Costejoux, que je savais revenu à Franqueville, de le fixer le plus proche possible. Émilien reconnut que nous devions cet acte de déférence à un ami si dévoué. D'ailleurs il désirait vivement l'avoir pour beau-frère et il se flattait de décider Louise. Nous partîmes dès le lendemain.

Comme nous pénétrions dans le parc de Franqueville, nous vîmes M. Costejoux qui vint à notre rencontre, les bras ouverts, et avec un sourire de contentement; mais presque aussitôt l'effort qu'il faisait trahit sa volonté: il devint très pâle et des larmes parurent briller dans ses yeux.

— Mon ami, mon cher ami, lui dit Émilien, qui attribuait, ainsi que moi, l'émotion de notre hôte à la vue de son pauvre corps mutilé: ne me plaignez pas: elle m'aime, elle m'accepte et nous venons vous demander la bénédiction fraternelle.

Costejoux pâlit encore plus.