— Sans résistance?
— Et sans regret! Vous aurez donc le regret, vous, de ne pas l'embrasser aujourd'hui, ni peut-être de sitôt…
— J'irai la chercher! Où qu'elle soit, je la retrouverai, je la ramènerai. Je suis majeur, elle est ma pupille, elle ne dépend que de moi. Je n'entends pas que ma soeur aille vivre parmi les brigands.
— La paix est faite, mon ami, il faut en finir avec toutes ces haines; moi, j'en suis las, et je vous engage à laisser à votre soeur la liberté de ses actions et de ses opinions. Dans quelques mois, elle aura vingt ans; un an encore et elle aura le droit légal de résider où il lui plaira, comme elle a déjà le droit moral de penser ce qui lui plaît, de haïr et de repousser qui bon lui semble. Nous avons souffert et combattu pour la liberté, mon enfant, chacun selon nos forces. Respectons la liberté des consciences et reconnaissons que ce qui est du domaine de la croyance nous échappe.
— Vous avez raison, reprit Émilien, et, si ma soeur se rend bien compte de ce qu'elle a fait en quittant ainsi votre maison, je l'abandonnerai à ses préjugés. Mais peut-être ne sont-ils pas aussi invétérés que vous le pensez. Peut-être a-t-elle cru devoir obéir à la dernière volonté de ses parents, peut-être n'est-elle pas ingrate au fond du coeur, et, puisqu'elle touche à l'âge où elle pourra disposer d'elle-même, peut-être n'attend-elle que ce moment et ma sanction pour…
— Non! jamais! reprit Costejoux en se levant: elle ne m'aime pas, — et, moi, je ne l'aime plus! Son obstination a lassé ma patience, sa froideur a glacé mon âme! J'en ai souffert, je l'avoue; j'ai passé une nuit affreuse, mais je me suis raisonné, résumé, repris. Je suis un homme, j'ai eu tort de croire qu'il y avait quelque chose dans la femme. Pardon, Nanette, vous êtes une exception. Je peux dire devant vous ce que je pense des autres.
— Et votre mère! m'écriai-je.
— Ma mère! Exception aussi! Vous êtes deux, et, après cela, je n'en connais pas d'autres. Mais allons la trouver, cette chère mère; elle pleure Louise, elle! elle pleure! c'est un soulagement pour elle. Aidez-moi à la distraire, à la rassurer, car elle s'inquiète de moi avant tout, et moi, une chose me soulage, c'est que Louise ne l'eût pas rendu heureuse, elle ne l'aimait pas, elle n'aime et n'aimera jamais personne.
— Permettez-moi de croire ma soeur moins indigne! répondit Émilien avec feu. Je pars, je veux partir à l'instant même. Je vous confie Nanette. Je serai de retour demain; ma soeur ne peut être loin, puisqu'elle est partie hier au soir. Dites-moi quelle route elle a dû suivre.
— C'est inutile! puisque le sacrifice est accompli…