— Émilien de Franqueville.

— Alors… nous n'avons point à nous inquiéter de vous; votre famille est des plus riches de la province et vous allez la rejoindre?

— Mais, dit Émilien avec un peu d'embarras, je n'ai reçu d'elle aucun ordre et je ne sais pas où elle est.

L'acquéreur, le maire et le magistrat se regardèrent avec étonnement.

— Est-il possible, s'écria l'acquéreur, qu'on abandonne ainsi…?

— Pardon, monsieur, reprit Émilien, vous parlez devant moi et je n'autorise personne à blâmer mes parents.

— C'est fort bien pensé, reprit M. Costejoux; mais il faut pourtant que vous connaissiez votre position. Vos parents ont quitté la France, et, si leur absence se prolonge, ils seront considérés comme émigrés. Or, vous n'ignorez pas qu'il est question de déposséder les émigrés, et vous pourriez bien vous trouver sans ressource; car, si la guerre nous est déclarée, la confiscation de vos biens et de ceux des nobles qui auront passé à l'ennemi, sera le premier décret que rendra l'Assemblée.

— Jamais mon père et mon frère ne feront pareille chose! s'écria Émilien, et j'en suis si sûr, que je compte m'engager comme soldat si, pour quelque raison que j'ignore, mes parents sont dans l'impossibilité de rentrer en France et de s'occuper de moi.

— Voilà de bons sentiments, dit l'acquéreur; mais, en attendant que nous ayons la guerre et que vous ayez l'âge de la faire, permettez-moi de m'occuper de vous. Je ne veux point prendre possession de la prison où l'on vous a mis, pour vous jeter sur le pavé; restez donc ici jusqu'à ce que j'aie pris des informations sur les moyens d'existence qui vous sont dus par votre famille. Elle a laissé dans sa terre un intendant qui doit avoir reçu quelques instructions, et à qui je me charge de rafraîchir la mémoire.

— Peut-être n'en a-t-il reçu aucune, répondit Émilien; mes parents n'ont pas dû croire à la vente des couvents. Ils pensent donc que je n'ai besoin de rien.