— Ne payaient-ils pas une pension pour vous dans cette maison?
— Non, rien, dit le supérieur; la communauté devait recevoir vingt mille francs, le jour où il recevrait la tonsure.
— Je comprends le marché, dit M. Costejoux au magistrat; on voulait enterrer le cadet et on intéressait les moines à entretenir sa vocation.
Le supérieur sourit et dit à Émilien:
— Quant à moi, mon cher enfant, je ne vous ai jamais caché que c'en était fait des couvents et je ne vous ai jamais beaucoup tourmenté pour y chercher votre avenir.
Ils se serrèrent la main tristement, car, depuis l'aventure du cachot, ils s'aimaient et s'estimaient beaucoup l'un l'autre. Émilien pria fièrement l'avocat de ne pas s'occuper de lui, vu qu'il n'était point d'humeur à devenir vagabond et que, sans sortir de la commune, il trouverait bien à occuper ses bras sans être à la charge de personne. Le magistrat se retira et l'acquéreur se consulta avec le maire tout en examinant les bâtiments du moutier. Quand ils revinrent vers le prieur, M. Costejoux avait pris une résolution à laquelle on ne s'attendait point.
VIII
Voici comment parla M. Costejoux:
— Monsieur le prieur, je viens d'apprendre de M. le maire des particularités sur vous et sur le jeune Franqueville, qui me font votre ami à tous deux, si vous voulez bien me le permettre. Nous pouvons nous rendre mutuellement service, moi en vous confiant mes intérêts, vous en acceptant la gestion de ma nouvelle propriété. Je ne compte ni l'habiter ni l'exploiter moi-même, — mes occupations ne me le permettent pas, — ni songer à la revendre avant quelques années, car je veux courir tous les risques de l'affaire. Restez donc ici tous deux et gouvernez les choses comme si elles étaient vôtres. Je sais que je puis avoir une confiance absolue dans les comptes que vous me rendrez. Je n'exige qu'une chose, c'est que vous ne donnerez asile à aucun membre du clergé. À tout autre égard, vous pouvez vous considérer comme chez vous et fixer vous-même la part que vous souhaitez prélever sur le produit des terres que je vous donne à exploiter.
Le père Fructueux fut fort surpris de cette offre et il demanda à réfléchir jusqu'au lendemain. Le maire offrit le souper, qui fut accepté de bonne amitié et on y entraîna Émilien, qu'on était étonné et content de trouver dans les sentiments d'un bon patriote et d'un bon citoyen.