Quand il se retrouva seul avec le prieur (c'est ainsi que l'on continua à appeler le père Fructueux, bien qu'il n'eût gouverné la communauté que durant six semaines), il lui demanda conseil.
— Mon fils, répondit le brave homme, nous voilà comme deux naufragés sur une terre nouvelle. Moi, je n'ai pas longtemps à vivre, encore que je ne sois pas très vieux et que j'aie de l'embonpoint; mais, depuis le cachot, j'ai une oppression qui me mène durement et je ne crois pas m'en remettre. Je n'ai pas menti en disant à M. Costejoux que j'avais une famille et un petit patrimoine, mais je puis t'avouer que ma famille m'est devenue bien étrangère et que, si je peux compter sur ses bons procédés, je ne suis pas sûr de me faire à ses idées et à ses habitudes. Je suis entré au moutier de Valcreux à seize ans, comme toi, il y a justement aujourd'hui cinquante ans. J'y ai souffert à peu près tout le temps, tantôt d'une chose, tantôt d'une autre: je n'aurais peut-être souffert ni plus ni moins ailleurs; mais, à présent, je souffrirais beaucoup plus du changement que de toute autre chose. On ne quitte pas une maison que l'on a gouvernée si longtemps sans y laisser son âme. Ne plus voir ces vieux murs, ces grosses tours, ces jardins et ces rochers que j'ai toujours vus, me semble impossible. Donc, j'accepte la gestion qui m'est offerte et j'espère finir mes jours là où j'ai passé ma vie. Quant à toi, c'est une autre affaire; tu ne peux pas aimer le couvent et il n'est pas possible que ta famille t'oublie quand elle saura qu'il n'y a plus de couvents. Mais qui sait ce qui peut arriver de tes parents et de ta fortune? Ton père, avec qui j'ai échangé quelques lettres, est un homme du temps passé, qui n'a pas cru à ce qui nous arrive et qui y croira peut-être trop tard, quand il ne sera plus temps d'aviser. J'ai su, et je n'ai pas voulu te dire, mais tu dois savoir enfin que les paysans de Franqueville ont beaucoup maltraité vôtre château. Sans l'intendant, qui est très malin et très adroit, ils l'eussent brûlé; mais ils comptent que les terres seront mises en adjudication comme te l'a dit cet avocat, et il n'y aurait pas sûreté pour ta famille et pour toi-même à y retourner de si tôt. Reste donc avec moi, pour voir venir les événements. Si tu allais ailleurs, si tu prenais un parti quelconque sans l'agrément de ton père, il pourrait en être fort mécontent et s'en prendre à moi, au lieu que, s'il te retrouve où il t'a mis et où il te laisse, il ne pourra pas trouver mauvais que tu y acceptes une condition qui t'empêche de mourir de faim.
— Mais quelle sera cette condition? demanda Émilien. Que ferai-je pour gagner le pain que vous m'offrez de partager avec vous?
— Tu tiendras mes comptes et tu dirigeras les travaux. Au besoin, tu travailleras toi-même puisque tu aimes le travail du corps. Moi, j'avoue que ce n'est pas mon goût.
Là-dessus, il alla se coucher, et Émilien vint, dès le lendemain matin, me consulter, comme si j'eusse été une personne capable de lui donner un bon conseil. Il me sembla que le prieur avait donné les meilleures raisons et j'engageai mon ami à demeurer près de lui.
— Si vous partiez, lui dis-je, je ne sais pas ce que je deviendrais. J'ai pris une si grande attache pour vous, que je crois bien que je vous suivrais, quand je devrais mendier mon pain sur les chemins.
— Puisque c'est comme cela, répondit-il, je resterai tant que je le pourrai, car j'ai pour toi la même amitié que tu me portes, et je ne te quitterais pas sans un chagrin aussi grand que je l'ai eu quand il m'a fallu quitter ma petite soeur.
— Et vous n'avez toujours pas de ses nouvelles? Est-ce qu'on l'aura laissée seule à Franqueville?
— Oh non! je sais qu'elle devait entrer dans un couvent de filles, en même temps que j'entrais ici.
— Et où sera ce couvent?