Il disait la vérité, nous nous aimions comme si la même mère nous eût mis au monde. Dumont me parlait souvent de la mienne, qui avait été servante à Franqueville et qu'il avait bien connue. Il disait que c'était une personne comme moi, bonne à tout, et se faisant estimer de tout le monde. Cela me faisait plaisir à entendre et je me trouvais, à tous égards, si contente de mon sort, que je ne croyais pas possible qu'il y arrivât du changement.

J'avais un souci, un seul, mais il avait son importance, c'était l'étrange humeur de la petite Louise. Quand cette pauvre enfant nous arriva, toute sale et toute malade, j'eus un gros chagrin de la voir ainsi, et en même temps une grande joie d'avoir à la guérir et à la consoler. Émilien me la mit dans les bras en me disant:

— Ce sera ta petite soeur.

— Non, lui dis-je, ce sera ma fille.

Et je disais cela d'un si bon coeur, avec de grosses larmes de tendresse dans les yeux, que toute autre qu'elle m'eût sauté au cou; mais il n'en fut rien. Elle me regarda d'un air moqueur et dédaigneux, et, se tournant vers son frère, elle lui dit:

— Eh bien, voilà une jolie soeur que tu me donnes! Une paysanne! Elle prétend être ma mère, elle est folle! Tu m'as dit qu'elle avait à peu près mon âge. C'est donc là cette fameuse Nanette dont tu m'as tant parlé en m'amenant ici? Elle est bien laide et je ne veux pas qu'elle m'embrasse.

Voilà tout le compliment que j'en eus pour commencer. Émilien la gronda, elle se prit à pleurer et s'en alla bouder dans un coin. Elle était fière; on la disait élevée dans l'idée qu'elle devait être religieuse, et, pour la préparer à l'humilité chrétienne, on lui avait dit que, ne devant pas avoir part dans la fortune du frère aîné, elle était de trop grande maison pour faire un petit mariage. Il n'y avait que la pauvreté du couvent qui fût un moyen de rester grande. Elle l'avait cru, les enfants croient ce qu'on leur répète tous les jours et à tout propos.

Sa mère ne l'avait jamais caressée, et, sachant qu'il faudrait se séparer d'elle le plus tôt possible et pour toujours, elle s'était défendue de l'aimer. Cette belle dame s'était jetée dans la vie de Paris et du grand monde, oubliant tous les sentiments de la nature pour faire de la cour sa famille, sa vie et son seul devoir. Elle n'aimait pas même son aîné, qui, étant destiné à passer avant tout, ne lui appartenait pas plus que ses autres enfants. À l'époque où j'en suis de mon récit, madame de Franqueville était à l'étranger, très malade, et elle mourut peu de temps après. Nous ne le sûmes que plus tard et c'est par la suite du temps que j'ai connu le peu que j'ai à dire d'elle.

La petite Louise fut élevée à Franqueville par sa nourrice, et le précepteur qui enseignait, ou plutôt qui n'enseignait pas Émilien, fut chargé de lui apprendre tout juste à lire et à écrire un peu._ _La nourrice promettait de lui apprendre ses prières, la couture, le tricot et la pâtisserie. C'est tout ce qu'il fallait pour une religieuse: mais la nourrice trouva que c'était encore trop. C'était une belle femme qui plaisait à plusieurs et gardait peu la maison. La pauvre Louise tomba aux soins des filles de cuisine, qui en firent à leur aise, car, lorsqu'un désordre est toléré dans une maison, tous les autres suivent. Tant que l'enfant eut son frère Émilien, elle vécut et courut avec lui, faisant la princesse quand elle rentrait au logis et reprochant très aigrement à sa nourrice les torts qu'elle avait, se querellant, boudant, taquinant les servantes et prenant ensuite trop de familiarités avec elles puisqu'elle voulait rester maîtresse et demoiselle. Quand elle fut séparée de son frère, qui la reprenait et la calmait de son mieux, elle devint pire, et, ne se sentant aimée de personne, elle détesta tout le monde. Comme elle avait de l'esprit, elle disait des méchancetés au-dessus de son âge. On en riait; on eût mieux fait de s'en fâcher, car elle mit sa vanité à être mauvaise langue et insulteuse.

Chez la méchante vieille de Tulle, elle expia tous ses défauts, mais si durement qu'ils ne firent qu'augmenter, et, quand elle fut avec nous, ce fut comme une petite guêpe en furie dans une ruche d'abeilles. Il me fallut, dès le premier jour, la prier beaucoup pour l'engager à se laver et à prendre du linge blanc. Mais, quand je lui présentai des habits neufs que j'avais pu me procurer dans la paroisse de la même manière que je m'étais procuré ceux que portait Émilien, elle entra en rage, disant qu'étant demoiselle et fille de marquise, elle ne porterait jamais des habits de paysanne. Elle aimait mieux ses guenilles malpropres qui avaient un reste de façon bourgeoise, et son frère dut les faire brûler pour qu'elle se soumît. Alors elle bouda encore, bien que propre et jolie avec sa jupe rayée et sa petite cornette. Le repas la consola, il y avait si longtemps qu'elle était privée de bonne nourriture! le soir, elle consentit à jouer avec moi, mais à la condition que je ferais la servante et qu'elle me donnerait des soufflets. La nuit, elle dormit près de moi dans une gentille cellule où je lui avais dressé une couchette bien douce et bien blanche à côté de la mienne. Il y avait encore du très beau linge au moutier et elle y fut sensible; mais l'histoire de s'habiller le lendemain amena encore du dépit et des larmes, et je dus lui attacher des fleurs sur sa cornette, en lui disant que je la déguisais en bergère.