Peu à peu cependant, en voyant que, si j'étais douce, c'était par bonté et non par obligation, elle comprit sa position et se fit au renversement de toutes les coutumes de l'ancien temps. Jamais elle n'avait été si heureuse, elle l'a senti plus tard, car elle était aimée sans chercher à mériter nos complaisances et nos gâteries; mais son coeur n'avait pas de tendresse, et, sans la peur d'être plus mal, elle eût demandé à nous quitter. Pour la rendre moins exigeante, nous étions forcés de la prendre par son amour-propre qui était déjà de la coquetterie de femme. Elle eut bien de la peine à ne plus taquiner ni à maltraiter personne, mais jamais on ne put la décider à faire le plus petit travail pour aider les autres et s'aider elle-même. Elle était la seule de la maison qui se fît servir; on servait volontairement M. le prieur, qui n'était point exigeant de ce côté-là; mais, comme Louisette remarqua dès le commencement qu'il était au-dessus des autres, elle se déclara pareille à lui et s'assit de l'autre côté de la table où nous mangions tous ensemble par économie. Elle s'y plaça en face du prieur comme si elle eût été la maîtresse de la maison. Cela fit rire d'abord, et puis on le toléra, et elle réclama cette place comme un droit. Un jour que M. Costejoux vint dîner, elle ne voulut point la lui céder, ce qui amusa beaucoup l'avocat et lui fit donner une grande attention à ce diable de petit caractère. Il la trouva jolie, la fit babiller, la taquina sur son _aristocratie, _comme on disait dans ce temps-là, et, en définitive, il la gâta plus que nous tous, car, le surlendemain, il lui envoya de la ville un habillement complet de demoiselle, avec des rubans et un chapeau à fleurs. Quand il revint, il comptait d'être remercié et embrassé. Il n'en fut rien, elle était mécontente qu'il lui eût envoyé des souliers plats tout unis, elle voulait des talons hauts et des rosettes. Il s'amusa encore, il s'amusa toujours de ces façons de souveraine. Plus il était ennemi de la noblesse, plus il trouvait divertissant de voir ce petit rejeton incorrigible qu'il eût pu écraser entre ses doigts, lui sauter à la figure et lui donner des ordres. Ce fut d'abord un jeu, et cela est devenu comme une destinée pour elle et pour lui.

Pour moi qui avais tant rêvé de cette petite Louise et qui m'étais donné à elle corps et âme, je sentais bien qu'elle me comptait pour rien quand elle croyait n'avoir pas besoin de moi, et, si j'obtenais une caresse, c'était quand elle voulait me faire faire quelque chose de difficile et d'extraordinaire pour son service. Le caprice passé, il ne fallait pas compter sur la récompense, et souvent il était passé avant que d'être satisfait.

Ce fut ce que, dans la langue que je sais parler aujourd'hui, on appelle une déception: mais j'en pris mon parti et je portai toutes mes affections sur Émilien qui les méritait si bien. Je m'étais imaginée que, si sa soeur répondait à mon amitié, je lui en donnerais plus qu'à lui, à cause qu'elle était de mon âge et de mon sexe; elle ne voulut point, et tout mon coeur s'en alla retrouver le petit frère.

Au mois d'octobre de cette année-là (91), le bruit d'une prochaine guerre se répandit et chacun trembla pour sa nouvelle propriété. Ce n'était plus le temps où l'on disait: «ça m'est égal, tout le monde ne va pas à l'armée et tout le monde n'y meurt pas.» On comprenait cette fois la cause de la guerre: les nobles et le grand clergé de France la voulaient contre la révolution, afin de reprendre ce que la révolution venait de nous donner. Cela mettait le monde en colère, et on se dépêchait de labourer et d'ensemencer. Les jeunes gens disaient que, si l'ennemi venait chez eux, ils se défendraient comme de beaux diables. On avait peur pour ce qu'on avait, mais on sentait quand même du courage pour se battre.

M. Costejoux venait un peu plus souvent et Émilien recommençait à s'informer des choses du dehors. Un jour de novembre, qu'il avait appris la maladie de sa mère, il fut frappé de l'idée qu'il ne reverrait plus aucun de ses parents, car il paraissait certain qu'ils voulaient marcher contre la France et n'y rentrer qu'avec l'ennemi. En causant seul avec moi, comme nous revenions du moulin avec la mule chargée d'un sac de grain marchant devant nous:

— Nanon, me dit-il, ne suis-je pas dans une position bien étrange? si on déclare la guerre, j'ai toujours dit que je me ferais soldat; mais, s'il me faut être d'un côté, et mon père de l'autre avec mon frère, comment donc ferai-je?

— Il n'y faut point aller, lui dis-je; si vous veniez à être tué, qu'est-ce que votre soeur deviendrait?

— Costejoux m'a promis de ne pas l'abandonner et de l'emmener chez lui, avec toi si tu y consens; veux-tu me promettre de ne pas la quitter?

— Quand nous en serons là, vous pouvez compter sur moi, malgré que Louise ne soit guère aimante pour moi et que j'aurai grand chagrin de quitter mon endroit; mais cette chose que vous dites ne peut pas arriver, puisqu'il vous faudrait aller contre la volonté de votre père.

— Mais sais-tu que, si nous avons la guerre, il faudra que j'en sois ou que je passe à l'étranger? Tu as bien ouï-dire qu'on y enverrait tous les jeunes gens en état de porter les armes?