Il me tenait la main et il m'arrêta au bord de la rivière en me regardant avec des yeux tout attendris. Je fus bien étonnée, et, craignant de l'affliger, je ne savais comment lui répondre.

— Pourtant, lui dis-je au bout d'un moment de réflexion, votre femme sera plus que moi.

— Qu'est-ce que tu en sais?

— Vous épouseriez une paysanne, comme le frère Pascal, qui a fait publier ses bans avec la meunière du pont de Beaulieu?

— Pourquoi non?

— Eh bien, qu'elle soit paysanne ou dame, vous l'aimerez plus que tout, et vous voudrez qu'elle soit maîtresse au logis: moi je suis toute décidée à lui bien obéir et à lui complaire en tout. Pourquoi dire que vous ne voulez pas que je sois pour l'aimer et la servir comme vous-même?

— Ah! Nanon, reprit-il en se remettant à marcher, comme tu as le coeur simple et bon! Ne parlons plus de cela, tu es trop jeune pour que je te dise tout ce que je pense, tu ne comprendrais pas encore. Ne t'en tourmente pas. Je ne te ferai jamais de chagrin, et, si je dois me marier comme tu te l'imagines, ce ne sera qu'avec ton consentement; entends-tu bien? Tu sais que je suis, comme on dit, de parole; tout ce que je t'ai promis de faire, je l'ai fait. Souviens-toi de ce que je te dis à présent, tiens, là, au bord de cette rivière qui chante comme si elle était contente de nous voir passer, au pied de ce vieux saule qui devient tout argenté quand le vent lui renverse ses feuilles. Tu retiendras bien l'endroit? Vois, il y a comme une petite île que les iris ont faite avec leurs racines, et, contre cette île, nous avons souvent tendu les nasses, ton cousin Pierre et moi. Je me suis déjà arrêté avec toi dans cet endroit-là, un jour que tu me demandais de t'apprendre tout ce que je pourrais apprendre moi-même. Je te l'ai juré, et à présent je te jure que je ne serai jamais à personne plus qu'à toi. Est-ce que cela te fait de la peine?

— Mais non, lui répondis-je. Je voudrais que cela vous fût possible. Seulement, je m'en étonne, parce que je n'ai jamais pensé que vous tiendriez autant à mon amitié que je tiens à la vôtre. Si c'est comme ça, soyez tranquille, je ne me marierai jamais, moi je serai à votre commandement toute ma vie, et je vous le promets devant cette rivière et ce vieux saule, afin que vous n'en perdiez pas non plus la souvenance.

La mule avait toujours marché pendant que nous causions. Émilien, la voyant déjà loin et prête à laisser tomber son chargement, parce qu'elle avait fantaisie de prendre le plus court à travers les buissons, fut obligé de courir après elle. Moi, je restai un bon moment sans songer à le suivre. J'avais comme un éblouissement dans les yeux et comme un engourdissement dans les pieds. Pourquoi m'avait-il dit si bien son amitié dont, à l'habitude, il ne songeait pas à me parler, sinon en deux ou trois mots et quand l'occasion s'en trouvait? Je ne dirai pas que j'étais trop innocente pour n'avoir pas ouï parler de l'amour. À la campagne, il n'y a pas tant de secrets sur ce chapitre-là; mais, dans les pays froids où l'on vit sobrement et où l'on travaille beaucoup, on est enfant très longtemps et j'étais aussi jeune que mon âge. Peut-être aussi l'idée que j'avais toujours eue de me dévouer au service et contentement des autres m'avait-elle éloignée de celle de rêvasser à mon propre contentement. Je restai là comme une grande niaise à me demander pourquoi il m'avait dit: «Tu ne peux pas encore comprendre tout ce que je pense» et j'avais comme une envie de rire et comme une envie de pleurer sans savoir pourquoi.

Je ne sais pas pourquoi non plus je pris quelques feuilles du saule et les mis dans la bavette de mon tablier.