De ce côté-là, nous autres paysans, nous n'avions rien à craindre; nous avions fait notre révolution en 89. Nous avions pris toutes les armes du moutier, et, plus tard, les moines suspects s'étaient en allés d'eux-mêmes. Quant à Émilien, il avait bien prévu que ses biens de famille seraient confisqués et qu'il porterait la peine de la défection de ses parents. Il en prenait son parti en homme qui n'a jamais dû hériter; mais nous étions tristes à cause du roi, que nous ne pouvions pas croire d'accord avec les émigrés, après le blâme qu'il leur avait donné. Nous étions aussi très affligés et comme humiliés de ce que les ennemis nous avaient battus. Quand on nous raconta le massacre des prisons, nous sentîmes que notre pauvre bonheur s'en allait pièce à pièce. Au lieu de lire et de causer ensemble, Émilien et moi, nous nous donnions au travail de la terre et de la maison, comme des gens qui ne veulent plus réfléchir à rien et qui auraient quelque chose à se reprocher.
On trouvera cette réflexion singulière, elle est pourtant sérieuse dans mes souvenirs.
Quand de jeunes âmes très pures ont cru à la justice, à l'amitié, à l'honneur; quand elles ont vu l'avenir comme l'emploi de toutes leurs bonnes intentions, et qu'il leur faut apprendre que les hommes sont pleins de haine, d'injustice, et le plus souvent hélas! de lâcheté, il se fait dans l'esprit de ces enfants une consternation qui les brise. Ils se demandent si c'est pour les punir de quelque faute que les hommes leur donnent de pareils exemples.
Nous consultions M. le prieur plus que par le passé. Nous nous étions cru bien savants, parce que nous avions acquis sans lui des idées qui nous paraissaient plus avancées que les siennes. Nous n'osions plus être si fiers, nous avions peur de nous être trompés; mais, avec son air vulgaire et ses préoccupations prosaïques, le prieur était plus philosophe que nous ne pensions.
— Mes enfants, nous dit-il, un soir de 93 que nous lui demandions ce qu'il pensait des jacobins et de leur ardeur à pousser la révolution en avant à tout prix, ces hommes-là sont sur une pente où ils ne s'arrêteront pas à volonté. Il ne faut pas tant s'occuper des gens, mais des choses qui sont plus fortes qu'eux. Il y a longtemps que le vieux monde s'en va et que je m'en aperçois au fond du trou où le sort m'a jeté comme un pauvre cloporte destiné à vivre dans l'ombre et la poussière. Ne croyez pas que ce soit la Révolution qui ait amené notre fin; elle n'a fait que pousser ce qui était vermoulu et ne tenait plus à rien. Il y a longtemps que la foi est morte, que l'Église s'est donnée aux intérêts de ce monde et qu'elle n'a plus de raison d'être. — Moi qui vous parle, je ne crois plus tout ce qu'elle enseigne, j'en prends et j'en laisse, j'ai trop vu rire, dans l'intérieur des couvents, de ses prescriptions et de ses menaces. Dans ma jeunesse, il y avait, dans notre chapelle souterraine, des peintures très anciennes de la danse macabre, que le prieur de ce temps-là fit badigeonner comme repoussantes et ridicules. Avec les idées sombres, on supprima toutes les austérités et ce fut un sentiment révolutionnaire qui nous y porta. Les prélats et les membres privilégiés, à nos dépens, des grosses abbayes se jetaient dans les jouissances du siècle, dans le luxe et même dans la débauche. Nous ne voulûmes pas être si simples que de faire pénitence à leur place, et, n'étant pas d'assez gros seigneurs pour nous livrer impunément au scandale, nous nous renfermâmes dans le bien-être et l'indifférence qui nous étaient permis. Je crois bien que nous n'étions pas les seuls. Les trois derniers de nos religieux n'étaient pas ce que vous pensez. Ils n'étaient pas fanatiques lorsqu'ils m'ont menacé et emprisonné pour ma franchise. Ils ne croyaient à rien, et, en voulant me faire peur, ils avaient plus peur que moi. Il y en avait un libertin qui se sera volontiers sécularisé; un autre, idiot, qui, sans croire à Dieu, craignait l'enfer quand il lisait un mandement de l'archevêque; le troisième, le pâle et sombre Pamphile, était un ambitieux qui eût voulu jouer un rôle et qui se fera peut-être démocrate, faute d'avoir pu se distinguer dans le clergé par son zèle. Mais savez-vous ce qui a fait ainsi dépérir et succomber le clergé? C'est la lassitude du fanatisme, et la lassitude qui mène à l'impuissance est un châtiment inévitable. Des hommes qui ont fait la Saint-Barthélemy et la révocation de l'édit de Nantes, qui ont toujours conspiré contre les rois et contre les peuples, faisant le mal sans remords et prêchant le crime sans effroi en vue de l'esprit de corps, arrivent vite à n'être plus rien. On ne vit pas toujours de mensonge, on en meurt; un beau jour, cela vous étouffe. Eh bien, vous me demandez ce que c'est que les jacobins. Autant que je peux le savoir et en juger, ce sont des hommes qui mettent la Révolution au-dessus de tout et de leur propre conscience, comme les prêtres mettaient l'Église au-dessus de Dieu même. En torturant et brûlant des hérétiques, le clergé disait: «C'est pour le salut de la chrétienté.» En persécutant les modérés, les jacobins disent: «C'est pour le salut de la cause,» et les plus exaltés croient peut-être sincèrement que c'est pour le bien de l'humanité. Oh! mais, qu'ils y prennent garde! c'est un grand mot, l'humanité! Je crois qu'elle ne profite que de ce qui est bien et qu'on lui fait du mal en masse et longtemps quand on lui fait un mal passager et particulier. Après ça, je ne suis qu'un pauvre homme qui voit les choses de trop loin, et qui mourra bientôt. Vous jugerez mieux, vous autres qui êtes jeunes; vous verrez si la colère et la cruauté qui sont toujours au bout des croyances de l'homme réussissent à amener des croyances meilleures. J'ai peine à le croire, je vois que l'Église a péri pour avoir été cruelle. Si les jacobins succombent, pensez au massacre des prisons, et alors vous direz avec moi: On ne bâtit pas une nouvelle Église avec ce qui a fait écrouler l'ancienne.
Émilien lui observa que les massacres de septembre et les persécutions n'étaient peut-être pas l'oeuvre des jacobins, mais celle des bandits qu'ils n'avaient pu contenir.
— C'est possible, et Dieu le veuille! répondit le prieur. Il peut y avoir de bonnes intentions chez ceux qui nous paraissent les plus terribles: mais retenez ce que je vous ai dit, quand vous aurez à les juger par la suite. Ceux qui auront trempé leurs mains dans le sang ne feront rien de ce qu'ils auront voulu faire, et, si le monde se sauve, ce sera autrement et par d'autres moyens que nous ne pouvons pas prévoir. Ma conclusion à moi, c'est que tout le mal vient du clergé, qui a entretenu si longtemps le régime de terreur que ses ennemis exercent à présent contre lui. Comment voulez-vous que les victimes de la violence soient de doux élèves reconnaissants? Le mal engendre le mal! Mais en voilà bien assez là-dessus: tâchons de vivre tranquilles et de ne nous mêler de rien. Vivons le mieux possible en faisant notre devoir, nous n'avons pas si longtemps à durer et tout ce que nous disons-là ne fait pas bouillir la marmite.»
Ce fut la seule fois que le prieur nous dit le fond de sa pensée. Il avait jugé le clergé, mais un sentiment de convenance ou l'habitude de la soumission l'empêchait de se répandre en paroles sur un sujet si délicat pour lui. Avait-il toujours pensé ces choses qu'il croyait avoir pensées de tout temps? Peut-être se trompait-il là-dessus, peut-être n'avait-il fait de mûres réflexions que depuis les trois jours qu'il avait passés au cachot. Il avait pris dans son état une si forte dose de prudence, qu'il évitait de se résumer et que nos questions lui étaient plus importunes qu'intéressantes. Il concluait toujours de la façon la plus positive et la plus égoïste, bien qu'il eût le coeur généreux et dévoué. Pour lui, le monde était un atroce sauve-qui-peut et l'idéal était de vivre comme une taupe dans son trou. Il espérait quelque chose de mieux dans l'autre vie, sans y croire positivement. Il lui échappa un jour de dire:
— Ils m'ont tellement barbouillé la face de Dieu, que je ne saurais plus la voir; c'est comme une page où l'on a_ répandu tant d'encre et de sang, qu'on _ne peut plus savoir s'il y avait quelque chose dessus.
Et il n'avait pas l'air de s'en tourmenter beaucoup. Il s'agitait bien autrement quand la gelée attaquait le fruitier ou quand l'orage faisait tourner la crème. On eût dit quelquefois d'une vraie brute; c'était pourtant un homme de bien très intelligent et passablement instruit; mais il avait été étouffé trop longtemps, il ne pouvait plus respirer comme les autres, ni au moral, ni au physique.