Pendant qu'il essayait ainsi de se maintenir en dehors de tout, ni la Mariotte, ni mes deux cousins, ni le vieux Dumont ne se tourmentaient des événements. La déclaration de la patrie en danger et l'enthousiasme des enrôlements volontaires n'avaient guère pénétré chez nous. Nous apprenions l'effet des décrets quand il avait cessé de se produire. De notre côté, il n'y eut d'abord que quelques mauvais sujets sans amour du travail qui s'en allèrent de bon gré aux armées. Émilien ne pensa pas, dans ce moment-là, qu'il eût à se faire un devoir de les imiter. Il songeait à son frère qui se battait pour la cause contraire et il attendait sans parti pris, lorsqu'il reçut une singulière lettre de M. Prémel, l'intendant de Franqueville.

«Monsieur, lui disait-il, je reçois une lettre de M. le marquis votre père qui s'occupe de votre situation présente et de celle de mademoiselle votre soeur. Voici ses propres expressions:

«Fournissez à M. Émilien l'argent nécessaire pour sortir de France et venir me rejoindre à l'armée de Condé. J'imagine qu'il se souviendra d'être un Franqueville et qu'il ne reculera pas devant les quelques dangers à courir pour effectuer cette résolution. Entendez-vous avec lui pour lui en faciliter les moyens, et, quand vous l'aurez convenablement équipé, muni d'un bon cheval et d'un bon domestique, remettez-lui la somme de cent louis. S'il a le courage et la volonté de m'obéir, n'épargnez rien pour lui. Sinon, déclarez-lui que je l'abandonne et ne le considère plus comme étant de ma famille.

Quant à sa jeune soeur, mademoiselle Louise, je veux que sous la garde de Dumont et de sa nourrice, elle soit conduite à Nantes, où ma parente, madame de Montifault, l'attend pour remplacer auprès d'elle la mère qu'elle a perdue.»

— Ma mère est morte! s'écria Émilien, en laissant tomber la lettre, et c'est ainsi que je l'apprends!

Je lui pris les mains. Il était pâle et il tremblait, car on ne perd pas sa mère sans une grande émotion; mais il ne pouvait avoir de larmes pour cette femme qui ne l'avait point aimé et qu'il connaissait à peine. Quand il fut calme, il resta comme consterné de la manière dont le traitait son père, qui, ne le jugeant pas digne de recevoir une lettre de lui, lui faisait savoir sa volonté par son homme d'affaires. Il hésita un instant à croire que ce ne fût pas une invention de Prémel. Pourtant, il dut se rendre à l'évidence en lisant la fin de sa lettre.

«Monsieur le marquis, disait-il, se fait de grandes illusions sur la situation présente. Il croit d'abord que je continue à toucher des revenus de sa terre, ce qui n'est point, puisqu'elle est sous le séquestre; ou que j'ai fait des économies importantes sur les années précédentes, ce qui est encore moins vrai, vu le refus de payement de ses fermiers et l'anarchie où se sont jetés les paysans. Je n'habite plus Franqueville, où le péril était devenu extrême pour ceux qui ont eu le malheur d'être attachés aux nobles. Je me suis modestement retiré à Limoges et je ne pourrais pas décider la nourrice de mademoiselle Louise à quitter Franqueville pour se rendre dans les provinces de l'Ouest, qui sont en pleine insurrection. Puisque vous avez gardé Dumont auprès de vous, c'est à vous qu'il appartient de conduire votre soeur à madame de Montifault. Pour cet effet, je mets à votre disposition la somme de deux cents livres que je prends sur mon propre avoir, et, quand vous serez de retour de ce premier voyage, je vous trouverai, par mode d'emprunt, les fonds nécessaires pour sortir de France; faites-moi savoir, par prompte réponse, que vous êtes décidé pour l'émigration et si je dois m'occuper de ce qu'il faut pour votre équipement. Mais la difficulté de trouver de l'argent est si grande, que je ne vous engage pas à compter sur les cent louis que M. le marquis réclame pour vous. Je ne les ai point, et je n'ai pas le crédit qu'il faudrait pour vous les procurer. Votre maison en a encore moins que moi, à l'heure qu'il est, et, si quelque usurier se risque sur votre signature et sur la lettre de votre père que je garde en nantissement, vous aurez à payer de très gros intérêts, sans parler du secret à garder qui coûtera très cher. Mon devoir est de vous dire ces choses, qui probablement ne vous arrêteront pas, puisque, dans le cas où vous resteriez en France, votre famille vous abandonnerait entièrement.»

— Quelle m'abandonne donc! s'écria Émilien avec résolution; ce ne sera pas le commencement de sa désaffection et de son dédain pour moi! Si mon père m'eût écrit lui-même, s'il eût réclamé mon obéissance avec quelque peu de tendresse, j'aurais tout sacrifié, non pas ma conscience, mais mon honneur et ma vie; car j'y ai souvent pensé, et j'étais résolu, le cas échéant, à courir me jeter sur les baïonnettes françaises à la première affaire, les bras et les yeux levés vers le ciel témoin de mon innocence. Mais les choses se passent autrement. Mon père me traite comme un soldat qu'il achèterait pour sa cause: un cheval, un laquais, une bonne valise et cent louis en poche, me voilà engagé au service de la Prusse ou de l'Autriche. Sinon, mourez de faim, c'est comme il vous plaira, je ne vous connais plus! Eh bien, il me plaît de choisir le travail des bras et la fidélité à mon pays, car, moi, je ne vous ai jamais connu, et je ne suis le fils de personne, quand il s'agit de trahir la France. Voilà le lien rompu! Nanette, tu entends! — et, en parlant ainsi, il déchirait la lettre de l'intendant en mille pièces, — et tu vois? je ne suis plus un noble, je suis un paysan, un Français!

Il se jeta sur une chaise pleurant de grosses larmes. J'étais toute bouleversée de le voir comme cela. Il n'avait jamais pleuré devant personne, peut-être n'avait-il jamais pleuré du tout. Je me pris à pleurer aussi et à l'embrasser, ce qui ne m'était jamais venu à l'idée. Il me rendit mes caresses et me serra contre son coeur, pleurant toujours, et nous ne songions pas à nous étonner de nous tant aimer l'un l'autre. Cela nous semblait si naturel d'avoir du chagrin ensemble, après avoir été ensemble si heureux et si insouciants!

Il fallait pourtant songer à Louisette et se demander si on la conduirait à Nantes. Nantes, ah! si nous eussions pu lire dans l'avenir prochain ce qui devait s'y passer, comme nous nous serions réjouis de la tenir là près de nous! Peut-être qu'en apprenant l'insurrection de la Vendée, nous eûmes quelque pressentiment et que le ciel nous avertit. Mais le parti d'Émilien était pris en même temps que celui qui le concernait.