Le chemin de fer va nous supprimer plus d'un sanctuaire, ne le maudissons pas. Rien n'est stable dans la nature, même quand l'homme la respecte. Les arbres unissent, les rochers se désagrègent, les collines s'affaissent, les eaux changent leurs cours, et, de certains paysages aimés de mon enfance, je ne retrouve presque plus rien aujourd'hui. L'existence d'un homme embrasse un changement aussi notable dans les choses extérieures que celui qui s'opère dans son propre esprit. Chacun de nous aime et regrette ses premières impressions; mais, après une saison de dégoût des choses présentes, il se reprend à aimer ce que ses enfants embrassent et saisissent comme du neuf. En les voyant s'initier à la beauté des choses, il comprend que, pour être éternellement changeant et relatif, le beau n'en est pas moins impérissable. Si nous pouvions revenir dans quelques siècles, nous ne pourrions plus nous diriger dans nos petits sentiers disparus. La culture toute changée nous serait peut-être incompréhensible, nous chercherions nos plaines sous le manteau des bois, et nos bois sous la toison des prairies. Comme de vieux druides ressuscités, nous demanderions en vain nos chênes sacrés et nos grandes pierres en équilibre, nos retraites ignorées du vulgaire, nos marécages féconds en plantes délicates et curieuses. Nous serions éperdus et navrés, et pourtant des hommes nouveaux, des jeunes, des poëtes, savoureraient la beauté de ce monde refait à leur image et selon les besoins de leur esprit.

Quels seront-ils, ces hommes de l'an 2500 ou 3000? Comprendrions-nous leur langage? Leurs habitudes et leurs idées nous frapperaient-elles d'admiration ou de terreur? Par quels chemins ils auront passé! Que d'essais de société ils auront faits! L'individualisme effréné aura eu son jour. Le socialisme despotique aura eu son heure. Que de questions aujourd'hui insolubles auront été tranchées! que de progrès industriels accomplis! que de mystères dégagés dans les énigmes de la science! On ne se demandera plus le nom du chèvrefeuille sauvage qui nous a tant préoccupé à Crevant et qui nous tourmente encore, ni si l'on doit sacrifier dans les guerres la moitié du genre humain pour assurer la vie de l'autre moitié. On ne croira plus qu'une nation doive obéir à un seul homme, ni qu'un seul homme doive être immolé au repos d'une nation. On saura peut-être ce que célèbre la grosse grive du gui dans son solo de contralto, et de quoi se moque la petite grive des vignes qui lui répond en fausset. On ne comptera peut-être plus cent vingt espèces de roses sauvages sur nos buissons. Peut-être en aura-t-on distingué cent vingt mille espèces; peut-être aussi paiera-t-on un impôt pour cultiver le drosera dans un pot à fleurs, peut-être n'en paiera-t-on plus pour cultiver sept pieds de tabac dans sa plate-bande. Peut-être aussi croira-t-on qu'il n'y a pas de Dieu logé dans les églises et qu'il y en a un logé partout, voire même dans l'âme de la plante.

Qu'est-ce que tu en dis, toi, de l'âme de la plante et de l'ouvrage[2] qui porte ce joli nom? Ce n'est peut-être pas un livre de science proprement dit, mais c'est le développement d'une hypothèse charmante, c'est le sentiment d'un observateur que la poésie entraîne.—Et, après tout, quel être dans l'univers peut vivre sans ce que j'appelle une âme, c'est-à-dire la sensation de son existence? Que cette sensation devienne conscience chez l'homme, affaire de mots pour exprimer un degré supérieur atteint par une même et seule faculté. Où commence l'être et où finit-il? Ce n'est pas le mouvement, ce n'est pas la faculté de locomotion, premier degré de la liberté sacrée, qui le caractérise essentiellement. Dans certaines choses, le mouvement semble voulu; chez certains êtres, il semble fatal. La véritable vie commence où commence le sentiment de la vie, la distinction du plaisir et de la souffrance. Si la plante cherche avec effort et une merveilleuse apparence de discernement les conditions nécessaires à son existence—et cela est prouvé par tous les faits,—nous ne sommes pas autorisés à refuser une âme au végétal. Pour moi, je me définis la vie, le mariage de la matière avec l'esprit. C'est vieux, c'est classique; ce n'est pas ma faute si on ne me fournit pas une formule plus neuve et aussi vraie. Or, l'esprit existe partout où il fonctionne, si peu que ce soit. L'âme d'une huître est presque aussi élémentaire que celle d'un fucus. C'est une âme pourtant, aussi précieuse ou aussi indifférente au reste de l'univers que la nôtre. Si la nôtre se dissipe et s'éteint avec les fonctions de l'être matériel, nous ne sommes rien de plus que la plante et le mollusque; si elle est immortelle et progressive, le jour où nous serons anges, le mollusque et la plante seront hommes, car la matière est également progressive et immortelle.

Note 2:[ (retour) ] Par M. Boscowitz.

Nous voici loin de la doctrine du jugement dernier et du drame fantastique de la vallée de Josaphat. Ce n'est pas que ces fictions me déplaisent; elles semblent indiquer un dogme de renouvellement, et elles sont en complet désaccord avec les décisions catholiques qui placent le jugement de l'âme au moment qui suit la mort de chacun de nous. Si nous devons attendre pour reprendre notre dépouille mortelle et pour marcher dans l'avenir terrible ou riant, suivant nos mérites, la fin du monde que nous habitons, c'est un sursis d'exécution qui a sa valeur. C'est aussi une concession temporaire à la croyance au néant dont il faut prendre note. Toute la doctrine du spiritualisme catholique repose ainsi sur une foule de notions et de symboles contradictoires que l'Église a fait entrer pêle-mêle et de force dans sa prétendue orthodoxie. Elle succombe à cette pléthore, recueillant aujourd'hui ceci, et rejetant demain cela, au hasard des circonstances et selon les besoins de la cause du moment. Elle a fait grand mal au spiritualisme, qu'elle n'a jamais compris, et qu'elle tue en irritant une réaction cruelle, mais légitime.

Après un mois d'excursions dans les environs du littoral, nous sommes revenus avec nos amis à Toulon, où d'autres amis nous attendaient, et j'ai voulu revoir avec eux toutes les régions montagneuses de la Provence où se brise le mistral et où la vraie beauté du climat donne asile à la flore de l'Afrique et à celle des Alpes de Savoie. C'était encore trop tôt. Les clématites qui revêtent des arbres entiers étaient encore sèches. Les belles plantes n'étaient pas fleuries. N'importe, le lieu était toujours ce qu'il est, un des plus beaux du monde.

Ce lieu s'appelle Montrieux, il est situé sur les hauteurs près des sources du Gapeau, à trente-deux kilomètres de Toulon. La route est belle, on va vite. On traverse des régions maigres et sèches, des collines pelées ou revêtues de terrasses d'oliviers petits et laids. Ce n'est pas avant Cannes qu'il faut voir l'olivier, on le prendrait en haine; mais là il est de plus en plus splendide jusqu'à Menton. On ne le taille pas, il devient futaie, il est monumental et primitif.

Il ne faut pas le regarder dans le pays qui nous conduit à Montrieux. A Belgentier, le pays devient charmant quand même. On avance dans une étroite vallée arrosée de mille ruisseaux qui descendent de la montagne et qui se laissent choir en cascades dans les prairies et les cultures pour se joindre en bondissant au Gapeau, qui bondit lui-même. On n'est plus dans le pays de la soif. La vue de tant d'eaux limpides, folles et gaies est un enchantement.

On voit se dresser bientôt devant soi, au dessus des bois, les dents blanches, bizarrement découpées et fouillées à jour, de la crête des montagnes calcaires de Montrieux. J'annonce à nos compagnons que nous allons grimper jusque-là. Comme il fait très chaud, on s'en effraie; mais, une demi-heure après, sans descendre de voiture, nous entrons dans ces dentelures fantastiques, nous sommes dans la forêt de Montrieux, un gracieux pêle-mêle de roches ardues, de vallons étroits, d'arbres magnifiques, de buissons épais et d'eaux frissonnantes. Nous traversons à gué le Gapeau, qui danse et chante sur du sable fin et doré, au milieu des herbes et des guirlandes de feuillage. C'est une oasis, un Éden.

Si tu y vas l'an prochain, repose-toi là. Cette entrée de forêt autour du gué de Gapeau est le plus bel endroit de la promenade. C'est que nous eussions dû déjeuner et ne point passer seulement; mais l'envie de revoir la source et d'arriver au but, qui est la chartreuse, nous a fait quitter un peu la proie pour l'ombre.