La chartreuse nouvelle est fort laide et sans intérêt aucun. Les débris de l'ancienne sont enfouis au fond d'une gorge encaissée et boisée où le roc montre ses flancs âpres à travers le revêtement de la forêt. C'est un de ces sites sauvages qu'en de nombreuses localités les gens intitulent emphatiquement le bout du monde, et qui, comme toutes les fins, est l'embranchement d'un monde nouveau. Si la montagne enferme la ruine et semble la séparer du reste de la terre, à cent pas au-dessous on voit la muraille faire un coude, une verte petite prairie s'ouvrir le long du ruisseau, se rétrécir pour s'entr'ouvrir plus loin et déboucher dans les larges vallées qui se succèdent et s'étagent jusqu'à la mer. L'endroit est frais, austère et riant à la fois.
—On y vivrait, me dit mon ami Talma, le capitaine de vaisseau. C'est une retraite, un nid, un asile. J'y passerais volontiers le reste de ma vie.
—En famille?
—Non, la famille s'y ennuierait. Je me suppose sans famille, seul au monde, las des voyages, revenu de la grande illusion du devoir. Vivre là d'étude et de rêverie....
—Oh! très-bien, vous rêvez ici, comme j'ai rêvé partout, l'insaisissable chimère du repos?
Mon fils nous apprit qu'un naturaliste avait fait de cette sauvage résidence le centre de son activité. M. de Cérisy était un entomologiste distingué. Il a vécu et il est mort ici, s'occupant à communiquer au monde savant le fruit de ses recherches et de ses explorations. Nous voyons encore dans un pavillon, à travers les vitres, une grande boîte de toile métallique qui a servi à l'élevage des chenilles ou à l'hivernage des chrysalides. Ces bois et ces montagnes ont dû lui donner de grandes jouissances et de grands enseignements. Un sentiment de respect s'empare de nous, et je ne sais comment je me surprends à penser à toi, à ta retraite, à tes courses, à tes occupations, et à me rappeler Maurice cherchant partout, il y a une vingtaine d'années, certaine phalène blanche que vous avez souvent trouvée depuis, mais que nous appelions alors desideratum Touranginii.
En ce moment, toute ta vie se présenta devant moi, résumée par une de ces rapides opérations de la pensée que les métaphysiciens, lents à penser, n'ont jamais su nous apprendre à expliquer et à exprimer en peu de mots. Je n'ai donc pas la formule pour dire en trois paroles tout ce qui m'apparut en trois secondes, et il me faudrait beaucoup de mots pour raconter ce que le souvenir me raconta instantanément. Je te vis d'abord adolescent, aussi mince, aussi chevelu, aussi calme que tu l'es aujourd'hui, avec de grands yeux clairs et je ne sais quoi d'ailé dans le regard et dans l'attitude qui te faisait ressembler à un de ces oiseaux de rivage, lents et paresseux d'aspect, infatigables en réalité. On disait de toi:
—Il est fort délicat. Vivra-t-il? Que fera-t-il? disait ton père.
—Rien et tout, lui répondais-je.
Dans ce temps-là, tu empaillais des oiseaux. C'est tout ce qu'on savait de tes occupations, et on admirait ton ouvrage, car ces oiseaux sont les seuls que j'aie vus tromper les yeux au point de faire illusion. Ils avaient le mouvement, l'attitude vraie, la grâce essentiellement propre à leur espèce, outre que tu ne choisissais que des sujets intacts, lustrés, frais et en pleine toilette, selon la saison. C'étaient des chefs-d'oeuvre.