Tu préparas ensuite des papillons avec une perfection égale, cherchant à conserver avec pattes et antennes les plus petits, les plus fragiles, les microscopiques enfin, d'où te vint le surnom de Micro, dont nous n'avons jamais su nous déshabituer.

Un jour, tu t'exerças à dessiner des oiseaux et à peindre des lépidoptères: autres merveilles! Tu étais décidément d'une adresse inouïe. Étais-tu artiste? étais-tu savant? Tes échantillons furent admirés, et, quand ta famille perdit une fortune qui t'eût permis de ne faire que ce qui te plaisait, tu entras comme préparateur au Muséum d'histoire naturelle sous les auspices de Geoffroy Saint-Hilaire. Il nous semblait que tu étais casé, comme on dit bourgeoisement, et que, ayant la passion exclusive des sciences naturelles, tu arriverais peu à peu à pouvoir la satisfaire en dehors d'une étroite spécialité; mais, au bout de quelques mois, tu nous revins dégoûté de ces arides commencements, affamé d'air rustique et de liberté. Tu étais souffrant. Ta soeur, l'être adorablement maternel, te reçut avec joie et ne te gronda pas.

Moi, j'étais affligé de ta désertion. L'illustre vieillard m'avait dit:

—Votre jeune frère a le pied à l'étrier. On arrive à tout quand on est doué comme lui.

Parlait-il ainsi pour m'être agréable, ou parce qu'il avait senti en toi un véritable amant de la nature? Dans ce dernier cas, il a dû comprendre ta fuite. Arriver, voilà un grand mot, le mot, le but, le charbon ardent de la génération actuelle. Il n'a pas touché tes lèvres, tu n'y as pas cru, ou tu l'as trop analysé, ce charbon qui souvent n'allume rien, ce mot qui résume pour la plupart des hommes, un océan de déceptions. Je ne parle pas de ceux qui se croient arrivés quand ils sont riches ou influents. L'argent ou l'autorité, c'est le but du vulgaire; les esprits plus élevés ou plus aimants rêvent la gloire ou la satisfaction intérieure de se rendre utiles, de servir la science, la philosophie, le progrès, la patrie.

Une modestie excessive, farouche même, t'a persuadé que tu n'avais rien d'utile à communiquer personnellement, et, dédaignant de te résumer, tu as tout appris et tout donné, tes collections, tes observations, tes découvertes, à quiconque a bien voulu s'en servir. Ta vie s'est écoulée dans une sorte de contemplation attentive dont je ne comprends que trop les délices, mais que j'eusse voulu, dans ce temps-là, rendre féconde chez toi par une manifestation de ta volonté. Tu es resté inébranlable, je dirais impassible, si je ne connaissais la solidité de tes muettes affections et l'enthousiasme de tes admirations secrètes. Tu avais une philosophie pratique mieux formulée en toi-même que je ne le supposais: avais-je raison, avais-je tort de la combattre?

Assis un instant pour reprendre haleine sur une pierre du sentier de ce bout du monde fictif où s'enferma pour n'en plus sortir M. de Cérisy, je me demandais sérieusement si j'étais arrivé moi-même à une limite quelconque de mon activité, et si tu n'avais pas été beaucoup plus sage que moi en limitant la tienne dès ta jeunesse à l'exercice paisible et soutenu de ton intelligence, sans aucun souci de la faire connaître en dehors de l'intimité.

Si tu étais égoïste, je n'hésiterais pas à te donner tort. Ma raison—jamais mon coeur—t'a quelquefois blâmé. J'ai cru être dans le vrai en me persuadant qu'il fallait instruire les autres, et que le devoir de quiconque avait un don, grand ou petit, était impérieusement tracé: se communiquer à toutes les insultes, se révéler, se donner, s'immoler, s'exposer à toutes les injures, à toutes les calomnies, à tous les déboires de la notoriété, pour peu que l'on eût à dire, bien ou mal, quelque chose de senti, d'expérimenté ou de jugé au fond de soi. Si ma nature et mon éducation m'eussent permis d'acquérir la science, j'aurais voulu explorer le monde entier en savant et en artiste, deux fonctions intellectuelles dont je sentais en moi, je ne dis certes pas la puissance, mais l'appétence bien vive et le désir bien ardent. Une plus humble destinée m'ayant été faite, j'ai étudié, comme par hasard et faute de mieux, les sentiments et les luttes de l'être humain, et peu à peu j'ai pris à coeur ce métier des gens qui n'ont pas de métier, et que les personnes purement pratiques méprisent profondément ou ne comprennent pas du tout.

Engagé dans cette voie, et voyant le temps qu'il faut y consacrer, la dépense d'énergie vitale qu'il exige, j'ai pensé que ce n'était pas un vain travail, et, poursuivi par un type idéal applicable à l'être humain, j'ai cru parfois très-utile de tenter de le dégager de la fiction des entrailles de l'humanité présente, qui le porte en elle sans y croire, mais qui le fait vibrer et tressaillir par moments en le trouvant exprimé dans un livre, dans un tableau, dans un chant, dans une oeuvre d'art quelconque.

Je ne me suis pas fait de grandes illusions sur la portée de mon travail; mais, s'il a produit peu d'effet, la faute en est à mon peu de talent, non à mon but, qui était trop consciencieux pour ne pas me paraître sérieux. Ceci donné, je m'abandonnais au hasard de la fantaisie pour les sujets, ayant expérimenté que le bien, si bien il y a, me venait en dormant et que je ne savais pas composer d'avance. Dans cet emploi soutenu de la petite part d'énergie qui m'était dévolue j'ai senti pourtant, avec un regret quelquefois bien douloureux, combien sont à envier ceux qui, au lieu de produire sans relâche, se sont réservé le droit d'acquérir sans cesse: et souvent dans ta modeste fortune, dans tes longues claustrations d'hiver, dans tes courses solitaires des beaux jours, dans ton état d'absorption par l'examen et l'étude de la nature, tu m'as paru le plus sage de nous deux. Tu n'as pas eu besoin d'arriver, toi, tu n'es pas parti, et tu es heureux au port que tu n'as pas voulu quitter. Moi, j'ai eu les aventures du pigeon de la fable, et je reviens toujours vers les miens sans autre joie que celle de les retrouver. Ce n'était donc pas la peine de quitter la terre natale, puisque arriver, pour moi, c'est toujours revenir.