Bonsoir, je veux dire bonjour, car un rayon rose monte là-bas derrière les vieux noyers. Endormons-nous comme nous nous réveillerons, en nous aimant!
22 juillet.
Tu n'en as pas assez? tu veux un résumé de cette doctrine? Oh! je ne donne pas ce titre pompeux à ma notion personnelle de l'univers, toute notion de ce genre est trop forcément incomplète pour s'affirmer comme une découverte; c'est un essai de méthode, et rien de plus. L'homme n'en est pas encore à posséder autre chose qu'un instrument de travail intellectuel que chacun tâche d'adapter à son cerveau, comme l'ouvrier mécontent des instruments imparfaits qu'il trouve dans le commerce cherche à s'en fabriquer un qui réponde à la conformation de sa main. Il y a une vérité d'ensemble, corollaire de toutes les vérités de détail. Personne ne peut nier cette proposition sans une défiance qui va jusqu'au mépris de la vérité.
Pour parvenir à la possession de cette vérité suprême, l'homme doit s'exciter, se perfectionner, se rendre apte à la saisir et à l'élucider; c'est toute une éducation qu'il doit acquérir et s'imposer à travers des angoisses et des difficultés qui exerceront et décupleront sa force morale. La plupart des méthodes qu'il a inventées sont restées sans résultat général, et les plus belles, les plus ingénieuses, n'ont pas toujours été les plus efficaces; elles n'ont pas réussi à élever l'esprit humain plus haut que l'antithèse, qui est une impasse.
En cherchant Dieu dans l'univers, l'homme n'a pu que le chercher en lui-même, c'est-à-dire en se servant de l'induction personnelle et directe. Le premier sauvage qui a invoqué une puissance supérieure à la nature ennemie s'est dit: «Je suis trop faible; appelons un être fort dans la nuée et dans la foudre pour éclater sur les obstacles de ma vie.» De là le sentiment de la toute-puissance.
Le premier croyant qui a constaté l'insuffisance des sacrifices s'est dit qu'il fallait persuader ce Dieu qui ne se laissait point acheter par des offrandes. Il a cherché dans son coeur la fibre tendre et suppliante, et il s'est dit, en se sentant adouci, que son Dieu devait être bon.
Le premier philosophe qui a contemplé ou subi l'injustice du destin s'est dit à son tour qu'il devait y avoir dans la pensée divine, dans l'âme de l'univers, quelque refuge contre cette injustice. En se sentant pénétré d'horreur pour l'injuste, il s'est senti juste, et aussitôt il a attribué à son Dieu une justice si exacte et si étendue, que les maux soufferts en cette vie devaient se convertir dans sa main en bienfaits éternels.
Trouvera-t-on un autre procédé que ces moyens naïfs d'apercevoir la Divinité? Est-ce la science qui remplacera le sens humain? Mais la science n'est elle-même qu'une méthode humaine pour chercher la vérité extra-humaine; ce sont nos sciences exactes qui ont mesuré l'espace et conçu l'infini. Ce sont nos sciences naturelles qui ont classé méthodiquement les oeuvres de la nature.
Il s'est trouvé que l'univers donnait pleine confirmation aux sciences exactes, et que la nature terrestre pouvait se prêter au classement, Donc, le vrai est au delà de l'homme, mais ne peut être prouvé à l'homme que par l'homme. Ceux qui font intervenir le miracle, l'interversion des lois naturelles pour faire apparaître Dieu au sommet de leur extase, ne peuvent plus être traités sérieusement. Il faut que l'homme trouve lui-même son Dieu par les moyens qui lui sont propres et qui lui ont fait trouver tout ce qu'il possède de vrai. Toute conception d'une abstraction parfaite a son siége dans notre intelligence et sa raison d'être dans notre coeur.
Pour percevoir l'idéal en dehors de soi, il faut donc le percevoir en soi. Pour connaître Dieu, l'homme doit se connaître, et mon avis est qu'il ne l'ignore que parce qu'il s'ignore lui-même.