Certaines études ont conduit tristement quelques-uns à ne reconnaître en nous que l'âme spécifique, la plupart des autres ont confondu cette première région de la vie commune à l'espèce avec la seconde, siége de la vie individuelle. Ce mélange de liberté et de fatalité n'a pu trouver de solution pratique, puisque la discussion continue sous tous les noms et sous toutes les formes. Le christianisme a dû expliquer le mal par l'intervention du diable, et il y a encore des gens qui croient au diable, la logique de leur croyance exigeant cette bizarre hypothèse.
Pourtant on s'est généralement arrêté à la notion d'une vie instinctive et d'une vie intellectuelle, et on a fait procéder nos contradictions intérieures du combat sans issue de ces deux natures. La notion de l'univers, moulée sur cette notion de nous-mêmes, est restée problématique, et confond encore de très-grands esprits qui ne s'expliquent ni son ordre admirable, ni ses désordres effrayants.
Ne pas consentir à ce que l'univers soit ce qu'il est, c'est ne pas consentir à être ce que nous sommes, et le considérer comme une énigme, c'est se résoudre à ne jamais déchiffrer celle de notre propre vie. Pouvons-nous nous arrêter là? Pour ma part, je le voudrais en vain.
J'appelle donc à notre aide une méthode qui fasse entrer l'homme dans la notion de trinalité, applicable à l'univers et à lui. Je crois que ce n'est certes point assez pour clore la série de nos études. Le vieux monde a trouvé, dans les profondeurs de sa métaphysique mystérieuse, ce nombre trois, qui n'est pas dépassé, puisqu'il n'est pas encore généralement admis. Nos efforts actuels devraient tendre à le faire comprendre et accepter en attendant mieux. Ce serait un grand pas de fait.
Je sais fort bien qu'aucune méthode ne peut répondre sans réplique à toutes les questions que l'homme se pose. La plus grave est celle-ci:
Pourquoi Dieu, qui pouvait tout, n'a-t-il pas tout réglé en vue d'un idéal auquel l'homme peut arriver d'emblée sans passer par l'âge de barbarie, et pourquoi cet âge d'ignorance et de bestialité a-t-il encore tant d'âmes soumises à son empire, même au sein de la civilisation raffinée de notre temps? Il ne tenait qu'au Créateur de nous faire plus éducables et de nous initier plus promptement à l'intelligence de sa loi.
S'il y a un Dieu antérieur à la création, et qu'elle soit son ouvrage, si l'univers a eu un commencement, si une âme magique a soufflé sur la matière inerte à un moment donné pour la faire tressaillir et penser, enfin si le Dieu que l'humanité doit admettre est celui des antiques théodicées, ces questions resteront à jamais sans réponse.
Mais si, écartant ces poëmes symboliques, nous nous contentons de comprendre l'âme de l'univers par l'induction rigoureuse, qui est le seul rapport possible entre elle et nous, nous sommes forcés de croire qu'il y a un créateur perpétuel sans commencement ni fin dans une création éternelle et infinie. Si l'univers a commencé, Dieu a commencé aussi; c'est ce que n'admet aucune métaphysique, aucune philosophie.
L'univers avec ses lois immuables existe par lui-même, il est Dieu, et Dieu est universel. Dieu est un corps et des âmes. Il faudrait peut-être dire que dans son unité il a des corps et des âmes à l'infini, car, dans le fini où nous rampons, nous ignorons le chiffre de nos organes matériels et intellectuels. «Quel oeil, quel microscope est jamais descendu dans les profonds abîmes du monde cérébral? Dans ce petit espace remuent des systèmes plus complexes que les systèmes célestes, des constellations organiques plus étonnantes que celles qui parsèment l'infini. Une force unique détermine les formes et les mouvements des grands corps qui courent dans l'espace; mais ici sont enfermées des forces sans nombre comme en champ clos, elles s'y marient, s'y épousent, s'y fécondent, s'y métamorphosent sans relâche....
»L'oeuvre de l'anatomie, toute descriptive, est jusqu'ici demeurée stérile. Elle peint des tissus, des éléments anatomiques, elle ignore la dynamique de ces petits édifices moléculaires. Elle reste en face de ces amas cellulaires comme un oeil ignorant en face des désordres lumineux du ciel. Elle connaît les caractères d'un livre, elle ignore le sens des mots[6].»