Note 6:[ (retour) ] Laugel, Problèmes de l'âme.

Vous qui proclamez la méthode exclusivement expérimentale, il ne faudrait peut-être pas tant affirmer qu'elle suffit. Jusqu'à ce jour, elle ne suffit pas, elle ne sait pas, elle n'a pas trouvé. Tout comme les études psychiques, vos études ont encore besoin d'un peu de modestie.

Il existe un très-beau livre, très-peu connu, de notre digne ami M. Léon Brothier[7], qui répond à bien des propositions et résout bien des doutes. Il t'a semblé ardu, et pourtant il est charmant dans sa profondeur, et l'on y sent la bonhomie de la Fontaine, pour ne pas dire celle de Leibnitz. Il conclut en d'autres termes, tantôt plus savants, tantôt plus aimables que ceux que j'emploie ici, à la nécessité d'une triple vue sur le monde des faits et des idées. Je ne suis pas de force à proclamer qu'il ne se trompe en rien, que, après l'avoir lu attentivement, je pense par lui et avec lui sur toute chose. Je ne sais, mais il m'a puissamment aidé à me dégager de la notion de dualité qui nous étouffe, et j'ose dire que cette notion ne résiste pas à sa critique.

Note 7:[ (retour) ] Ébauche d'un glossaire du langage philosophique. Paris, 1853.

Avant lui, les travaux de Pierre Leroux, de Jean Reynaud et de son école avaient porté de grands coups aux vieilles méthodes de l'antithèse, beaucoup d'autres nobles esprits ont cherché à traduire les trois personnes divines de la théologie par des notions vraiment philosophiques. Moi, je demande, je cherche une explication plus facile à vulgariser, et surtout l'abandon de cette vision trinitaire céleste qui supprime le corps et ne peut pas supprimer Satan. Je ne peux pas me représenter un Dieu hors du monde, hors de la matière, hors de la vie.

Les attributs appréciables de la Divinité, que, par un grand progrès, nous pourrions classer en trois ordres principaux, n'ont pas de limites appréciables à l'esprit humain, puisque l'esprit humain ne sait pas encore la limite de ses propres facultés et s'obstine à ne s'en attribuer que deux, privées de régulateur et de lien.

Ne va pas croire qu'en donnant le nom de troisième âme, d'âme supérieure en contact avec l'universel, au troisième ordre encore peu défini de nos facultés vitales, je sois tenté de croire cette âme impersonnelle et de l'abîmer en Dieu. Je n'en suis pas là; je pense avec nos ancêtres de la Gaule que l'homme ne pénétrera jamais dans Ceugant, et je ne les suis pas dans cette notion que Dieu lui-même puisse habiter l'absolu du druidisme. La fin d'un monde ne me surprend pas, mais la fin de l'univers n'entre pas dans ma tête. L'existence diffuse, la disparition du moi, l'extinction de la personne, me paraissent l'écroulement de la Divinité elle-même.

Mais voici l'heure du bain. Là-bas, sous les trembles, gronde une petite cascade de diamants qui nous appelle, et qui s'épanche en fuyant dans l'allée de verdure, sous les gros arbres penchés en forme de ponts, sous les guirlandes de houblon et de rosiers sauvages. Il y a là de petits jardins naturels que le courant baigne et qu'un furtif rayon de soleil caresse; il y a des îles de salicaires et de spirées, des rivages de scutellaires et des presqu'îles d'épilobes. Une délicieuse fraîcheur nous attend dans cette oasis, ta fille y baigne ses poupées, et la vieille laveuse qui tord et bat son linge au bas de l'écluse s'arrête et sourit en voyant cette enfance et cette joie. Tout est salubre et charmant dans ce petit coin où j'ai rêvé autrefois d'une fadette et d'un champi. Couché dans l'eau et à demi assoupi sous l'ombre charmeresse, j'ai senti cent fois mon âme instinctive se mettre en parfait accord avec mon âme réflective, pour savourer et pour rêver. L'instinct thermique a son siége dans une de nos âmes, à ce que disent les physiologistes. Je ne vois point que ces instincts de la vie impersonnelle soient aussi impersonnels qu'on le dit. Ils produisent des effets très-divers selon les individus, et, loin d'être toujours les ennemis de l'âme personnelle, ils lui procurent souvent, par la sympathie nerveuse qui unit leurs foyers, un état de santé morale que l'esprit isolé de la matière ne trouverait pas.

Il y aurait bien des choses encore à dire sur cette âme inférieure, véritable soutien d'une vie normale, fléau d'une vie corrompue. Je t'avoue que, si je la traite d'inférieure, c'est parce que, en lisant Laugel, je me suis imprégné à mon insu de sa technologie. Il est difficile de se préserver de cet entraînement en suivant la pensée d'un éloquent écrivain; mais, en y réfléchissant, en reprenant possession de mon moi intérieur, je trouve qu'il a trop vu la face excessive et repoussante de cette âme qu'il qualifie de spécifique. D'abord est-elle spécifique d'une manière absolue? offre-t-elle à des degrés identiques les tendances nombreuses de la vitalité? est-elle la même dans un sujet malade et dans un individu sain? Dans tous les cas, son rôle n'est pas la satisfaction isolée d'elle-même, puisqu'il lui faut l'assistance du cerveau, c'est-à-dire de la faculté de comparer, pour arriver à son entier développement de jouissance. L'amour chez l'homme distingue la beauté de la laideur en toute chose. Ses appétits s'aiguisent par la qualité des aliments. L'âme instinctive dans un sujet normal serait donc la soeur jumelle ou l'épouse irrépudiable de l'âme personnelle. Cette âme, dite supérieure, n'est supérieure que dans notre appréciation. Elle a besoin du contentement et du consentement de l'âme instinctive pour être lucide, et, de ce que cette princesse daigne absorber les fruits de vie que cette paysanne lui cultive, il ne résulte pas que l'âme universelle maudisse l'une pour bénir l'autre. L'âme personnelle doit commander, cela est certain; mais nos préjugés sociaux nous font méconnaître l'égalité qui existe entre ce qui commande et ce qui obéit en vertu d'une fonction de réciprocité. La plante obéit à l'insecte quand elle subit l'effet de sa faim; mais, quand l'insecte féconde la plante en transportant sa poussière séminale de fleur en fleur, il sert la plante.

Tel est à peu près l'échange entre l'esprit et l'instinct. Ils se nourrissent et se fécondent mutuellement. Si l'esprit se plaint amèrement de la bête, c'est peut-être parce que la bête a aussi à se plaindre de l'esprit.