Et plus loin:
«Si tout le mérite du cheval était dans la vitesse, cette préoccupation serait excusable; mais à quoi sert le meilleur coureur, quand il ne joint pas à cette qualité une bonne construction et de belles allures? Repoussé pour la reproduction, ne trouvant pas même d'emploi chez celui qui l'élève, il ne sert qu'à engager des paris et à compromettre ainsi la fortune de celui auquel il appartient.
»Rien ne pourrait mieux faire naître le doute, qu'un mode amenant d'aussi tristes résultats. En tout état de cause, à quoi sert d'obtenir un degré de plus grande vitesse parmi les individus d'une même race et tous soumis aux mêmes conditions? seront-ils pour cela plus de pur sang?
»Si la lutte s'établissait entre des chevaux d'espèce différente, et que deux systèmes fussent en présence, je comprendrais fort bien alors les luttes à outrance pour faire prévaloir un de ces deux systèmes; mais ici tout le monde est d'accord; et l'on tient si fortement à l'être, que, dans les concours, on n'admet pas un cheval dont l'origine ne soit bien constatée, tant on craint de réveiller la controverse, si un cheval dont l'origine serait douteuse était vainqueur.»
Voilà donc pourtant où nous en sommes; voilà le résultat de ces grands moyens d'amélioration, considérés aujourd'hui comme la panacée universelle. M. d'Aure, qui admet bien les épreuves de courses pour certains chevaux, voudrait cependant aussi que des primes, des encouragements fussent accordés à des chevaux qui ne peuvent et ne doivent pas être achetés comme étalons, et qui sont destinés à entrer dans la consommation. Cet encouragement serait certainement le meilleur, car l'éducation donnée à nos chevaux indigènes contribuerait puissamment à combattre la concurrence étrangère.
Laissons encore parler M. d'Aure:
«Pourquoi, en exigeant quelques preuves d'énergie, ne pas primer aussi les allures, la construction, le dressage et la bonne condition? Le cheval une fois soumis à des exercices qui ne serviraient qu'à le mettre en valeur, une grande concurrence s'établirait alors pour obtenir un prix, et, si on ne l'obtenait pas, on disposerait, en tout état de cause, le cheval à une vente facile et avantageuse. Dans cette hypothèse, il n'est pas douteux qu'une foule de chevaux ne soient achetés par le consommateur à un prix souvent beaucoup plus élevé que ne sont vendus annuellement au haras quelques étalons.»
De quelque manière que soit envisagée cette grande question, la création d'hommes spéciaux est une chose indispensable. Quand bien même nous enlèverions à l'équitation son importance sous le point de vue d'économie industrielle, ou sous le point de vue militaire et politique, elle a encore une valeur immense sous le point de vue artistique.
L'équitation est, en effet, une science et un art. C'est un art pour celui qui dispose du cheval tout dressé. C'est une science pour le professeur, qui dresse et l'homme et le cheval. Le professeur a donc à créer l'instrument et le virtuose: il faut qu'il possède à fond la physiologie du cheval; faute de quoi, il est exposé à demander violemment à certains individus ce que leur conformation, des défauts naturels ou des tares peu apparents leur interdisent de faire avec spontanéité. L'ignorance de l'éducateur, inattentif à ces imperfections ou à ces particularités, provoque infailliblement chez des animaux, peut-être généreux et dociles d'ailleurs, la souffrance, la révolte et une irritation de caractère qu'eux-mêmes ne peuvent plus gouverner.
Mais comment s'étonnerait-on que l'éducation des bêtes, de ces instruments passifs et muets de nos indiscrètes volontés, ne fût pas souvent prise à rebours, lorsque, nous qui avons le raisonnement et la parole pour nous défendre et nous justifier, nous sommes si mal compris et si mal menés par les prétendus éducateurs du genre humain? Un bon cheval, intelligent et fin, est un instrument à perfectionner. Une main brutale ne saurait en tirer parti; un artiste habile en développe la délicatesse et la puissance. Dans ce noble et vivifiant exercice, l'écuyer expérimenté sent qu'il y a là, comme dans tous les arts, un progrès continuel à faire, une perfection de plus en plus difficile à atteindre, de plus en plus attrayante à chercher. C'est un champ illimité pour l'étude et l'observation des instincts et des ressources de cet admirable instrument, de cet instrument qui vit, qui comprend, qui répond, qui progresse, qui entend, qui retient, qui devine, qui raisonne presque; le plus beau, le plus intelligent des animaux qui peuvent nous rendre un service immédiat en nous consacrant leurs forces.