Ceux qui n'ont aucune notion de cet art du cavalier s'imaginent que l'équilibre résultant de l'habitude, la force musculaire et l'intrépidité suffisent. La première de ces qualités est la seule indispensable. Elle l'est, à la vérité, mais elle est loin de suppléer à la connaissance des moyens; et, quant à l'emploi de la force et de l'audace, il est souvent plus dangereux qu'utile. Une femme délicate, un enfant, peuvent manier un cheval vigoureux s'il est convenablement dressé, et s'ils ont l'instruction nécessaire. Les qualités naturelles sont: la prudence, le sang-froid, la patience, l'attention, la souplesse, l'intelligence des moyens et la délicatesse du toucher, car ce mot de pratique instrumentale peut très-bien s'appliquer au maniement de la bouche du cheval; et, tandis que l'ignorance croit n'avoir qu'à exciter et à braver l'exaspération du coursier, la science constate qu'il s'agit, au contraire, de calmer cette créature impétueuse, de la dominer paisiblement, de l'assouplir, de la persuader pour ainsi dire, et de l'amener ainsi à exécuter toutes les volontés du cavalier avec une sorte de zèle et de généreux plaisir.

Qu'on nous permette encore un mot sur la question d'art. Il y a dans l'équitation, comme dans tout, une bonne et une mauvaise manière, ou plutôt il y a cent mauvaises manières et une seule bonne, celle que la logique gouverne. Cependant l'erreur prévaut souvent, et la logique proteste en vain. Certain professeur, naguère au pinacle, et qui n'a pas craint de soumettre sa méthode, incarnée en sa personne, aux applaudissements et aux sifflets d'une salle de spectacle, avait obtenu des résultats en apparence merveilleux, tout en ressuscitant et en exagérant des procédés à la mode sous Louis XIII. Le cheval réduit à l'état de machine entre ses mains et entre ses jambes, entièrement dénaturé, raidi là où la nature l'avait fait souple, brisé là où il devait être ferme, déformé en réalité et comme crispé dans une attitude contrainte et bizarre, exécutait, comme une mécanique à ressorts, tous les mouvements que l'écuyer, espèce d'homme à ressorts aussi, lui imprimait au grand ébahissement des spectateurs. Cela était fort curieux, en effet, et ce puéril travail, considéré comme étude de fantaisie, pouvait fort bien défrayer le spectacle de Franconi parmi les diverses exhibitions de chevaux savants.

Jusque-là, rien de mieux: M. Baucher méritait les applaudissements pour avoir montré un si remarquable asservissement des facultés du cheval aux volontés de l'homme. Malheureusement le public s'imagina que c'était là de l'équitation, et qu'un spécimen de l'exagération à laquelle on pouvait parvenir en ce genre était la vraie, la seule base de l'éducation hippique. Des hommes réputés spéciaux se le laissèrent persuader par l'engouement, et l'inventeur du système finit par le croire lui-même en se voyant pris au sérieux.

C'est donc d'une mauvaise manière, de la pire de toutes peut-être, que ces hommes prétendus compétents se sont récemment enthousiasmés aux dépens et dommages de l'État. Cette incroyable erreur ne signale que trop la décadence où sont tombés aujourd'hui l'art de l'équitation et la science de l'hippiatrique; car ces choses qu'on a voulu désunir sont indissolublement solidaires l'une de l'autre. Avant de dresser un cheval, il faut savoir: 1° ce que c'est que le cheval en général; 2° ce qu'est en particulier l'individu soumis à l'éducation. Nous avons dit comment la connaissance de l'individu était indispensable lorsqu'on ne voulait pas s'exposer à lui demander autre chose que ce qu'il pouvait exécuter. Quant au cheval en général, nous disons que c'est un être énergique, irritable, généreux, par conséquent. On pourrait presque dire de lui, que c'est, après l'homme, un être libre, puisqu'il est susceptible d'abjurer la liberté naturelle de l'état sauvage et d'aimer non-seulement la domesticité, mais l'éducation. Aimer est le mot, et les poëtes n'ont fait ni métaphore ni paradoxe en dépeignant son ardeur dans le combat et son orgueil dans l'arène du tournoi. Autant un cheval courroucé par une éducation abrutissante se montre colère, vindicatif et perfide, autant celui qui n'a jamais éprouvé que de bons traitements et que l'on instruit avec logique, patience et clarté, répond aux leçons avec zèle et attrait.

Il s'agit donc de faire de cet être intelligent un être instruit, et, pour cela, il ne faudrait pas oublier qu'on s'adresse à une sorte d'intelligence et non à une sorte de machine construite de main d'homme et qu'il soit donné à l'homme de modifier dans son essence. La main de Dieu a passé par là, elle a imprimé à cette race d'êtres un cachet de beauté et des aptitudes particulières que l'homme, appelé à gouverner les créatures secondaires, ne peut fausser sans contrarier et gâter l'oeuvre de la nature; c'est là une loi inviolable dans tous nos arts, dans tous nos travaux, dans toutes nos inventions. Le cheval est fait pour se porter en avant, pour aspirer l'air avec liberté, pour gagner en grâce, en force, en souplesse, à mesure qu'on règle ses allures; mais régler, c'est développer. Cela est vrai pour la bête et pour l'homme. La science vraie de l'écuyer consiste donc, en deux mots, à rendre sa monture docile en augmentant son énergie.

Nous ne pouvions rendre compte d'une brochure qui est le résumé rapide des travaux précédents et de l'expérience de toute la vie de l'auteur, sans résumer de notre côté ses principes sur l'équitation. M. d'Aure est un praticien sérieux qui a étudié sa spécialité sous ses rapports les plus profonds. Il a porté dans ses études et dans sa pratique une véritable ferveur d'artiste, des convictions fondées, la persévérance et le désintéressement qui caractérisent ceux qui sentent vivement l'utile, le beau et le vrai de leur vocation.

Dans un excellent traité sur l'industrie chevaline, écrit avec une clarté remarquable, et rempli de vues historiques ingénieuses et intéressantes, M. d'Aure a vu en grand et traité en maître cette question de l'amélioration des races que nous résumerions, nous, communistes, dans les termes suivants: «Socialisation d'un des instruments du travail de l'homme.» On ne niera pas que le cheval ne soit un de ces instruments de travail qu'aucune machine n'est de longtemps appelée à remplacer absolument. Il est heureux sans doute que le génie de l'industrie arrive de plus en plus à substituer les machines à l'emploi abusif qui a été fait et qui se fait encore des forces vitales. Mais, tandis qu'on se préoccupe aujourd'hui de supprimer par les machines la dépense qu'exige l'entretien de ces forces vitales, on ne s'aperçoit pas qu'on les laisse se détériorer et se perdre, lorsque, pour longtemps encore, on en a un besoin essentiel. On oublie que, pour des siècles encore, le cheval sera indispensable au travail humain, au service des armées, à l'agriculture, aux transports de fardeaux, aux voyages, etc.; et, lorsque cette noble espèce ne sera plus dans les mains de nos descendants que ce qu'elle doit être en effet, c'est-à-dire un moyen de plaisir, et son éducation perfectionnée une pratique d'art accessible à tous, nous aurons été forcés d'épuiser encore bien des générations de ces laborieux animaux, avant d'arriver à supprimer l'excès de leur travail. Ne dirait-on pas, à voir l'état de décadence où l'on a laissé tomber la production chevaline, que nous sommes à la veille d'entrer dans cet Eldorado de machines, où tout se fera à l'aide de la vapeur, depuis le transport des cathédrales jusqu'à l'office du barbier?

Quel est donc le résultat social qu'il faudrait atteindre pour réhabiliter l'industrie chevaline, à peu près perdue depuis la révolution et particulièrement depuis 1830? Encourager la production, renouveler et conserver nos belles races indigènes, qui, dans peu d'années, auront entièrement disparu si on n'y prend garde; donner aux cultivateurs et aux éleveurs de chevaux les moyens de faire de bons élèves; enfin créer, comme on l'a déjà dit, une classe d'éducateurs spéciaux, sans laquelle le producteur ne peut donner au cheval la valeur d'un instrument complet, mis en état de service et de durée; sans laquelle aussi le consommateur ne saura jamais entretenir les ressources de sa monture. Nous en avons dit assez au commencement de cet article pour prouver que, sans l'éducation, le cheval est d'un mauvais service, et qu'entre les mains d'un bon éducateur et d'un bon cavalier, sa valeur augmente, ses forces se décuplent et se conservent. Il y aurait une sage économie générale à répandre ces connaissances dans notre peuple. Les riches n'y songent guère, ils ne se contentent pas de se servir exclusivement de chevaux anglais, il leur faut des cochers et des jockeys d'outre-Manche. Il est vrai qu'on trouverait difficilement aujourd'hui chez nous des hommes de cheval entendus. A qui la faute?

Pour prouver la nécessité de ces mesures, il suffit de montrer le désordre, l'incurie, et tous les fâcheux résultats de la concurrence aveugle et inintelligente, l'absence d'encouragements bien entendus, de dépenses utiles, d'initiative éclairée, et de vues sociales et patriotiques de la part de l'État.

Nous ne prétendons pas que M. d'Aure ait songé à accuser, de notre point de vue, le régime de la concurrence et à invoquer les solutions sociales qui nous préoccupent; mais, par la force rigoureuse de la logique qui est au fond de toutes les questions approfondies, ses démonstrations arrivent à prouver la nécessité de l'initiative sociale dans la question qu'il traite. Si l'on apportait sur toutes les spécialités possibles des travaux aussi complets et des calculs aussi certains, tous ces travaux d'analyse aboutiraient à la même conclusion synthétique: à savoir, que la concurrence est destructive de toute industrie, de tout progrès, de toute richesse nationale, et qu'il faut, pour régler la production et la consommation, que la sagesse et la prévoyance de l'État interviennent, règlent et dirigent.