La mort de Ferdinand Pajot est un fait des plus douloureux et des plus regrettables. Ce jeune homme, doué d'une beauté remarquable et appartenant à une excellente famille, était en outre un homme de coeur et d'idées généreuses. Nous avons été à même de l'apprécier chaque fois que nous avons invoqué sa charité pour les pauvres de notre entourage. Il donnait largement, plus largement peut-être que ses ressources ne l'autorisaient à le faire, et il donnait avec spontanéité, avec confiance, avec joie. Il était sincère, indépendant, bon comme un ange. Marié depuis peu de temps à une charmante jeune femme, il sera regretté comme il le mérite. Je tiens à lui donner après cette cruelle mort, une tendre et maternelle bénédiction: Illusion si l'on veut, mais je crois que nous entrons mieux dans la vie qui suit celle-ci, quand nous y arrivons escortés de l'estime et de l'affection de ceux que nous venons de quitter.
VII
PATUREAU-FRANCOEUR
Patureau-Francoeur vient de mourir à la ferme de Saint-Vincent, près de Gastonville (province de Constantine). Son nom suffit pour ses nombreux amis, mais il appartient à l'un d'eux de dire au public quel homme était Patureau-Francoeur.
C'était un simple paysan, un vigneron des faubourgs de Châteauroux. Il avait appris tout seul à écrire, et il écrivait très remarquablement, avec ces naïves incorrections qui sont presque des grâces, dans un style rustique et spontané. Il a publié un excellent traité sur la culture de la vigne, qu'il avait étudiée et pratiquée toute sa vie en bon ouvrier et en naturaliste de vocation. Ce petit homme robuste, à grosse tête ronde, au teint coloré, à l'oeil bleu étincelant et doux, était doué d'une façon supérieure. Il voyait la nature, il l'observait, il l'aimait et il la savait. Il avait des enthousiasmes de poëte, il faisait des vers barbares, incorrects, d'où s'élançaient, comme des fleurs d'un buisson, des éclairs de génie. Il riait de ses vers, il les disait ou les chantait une ou deux fois, et n'en parlait plus. Quand il écrivait sérieusement, c'était pour enseigner. Il a émis dans de nombreux opuscules d'excellentes idées et des observations ingénieuses et sages sur la culture propre aux régions de l'Afrique qu'il a longtemps habitées.
Son existence parmi nous fut pénible, agitée, méritante. Naturellement un esprit aussi complet que le sien devait se passionner pour les idées de progrès et de civilisation. Il fut, avant la Révolution, le représentant populaire des aspirations de son milieu, et il travailla à les diriger vers un idéal de justice et d'humanité. Il faisait sa modeste et active propagande sans sortir de chez lui, en causant avec ses amis, au milieu de ses enfants et en s'inclinant avec respect quand sa mère octogénaire, pieuse et digne femme qui professait le christianisme primitif, lui rappelait que l'Évangile était la science de l'égalité par excellence. Aussi Patureau tenait-il de sa mère la douceur des instincts, l'austérité des moeurs et une religiosité particulière qui ajoutait au charme de sa douce prédication.
Nul homme ne parlait mieux, avec plus de sens, plus de bonhomie et plus d'esprit. Il était impossible de l'aborder sans vouloir l'écouter encore et toujours. Il y avait en lui un intime mélange de finesse et de candeur, d'ardeur pour le bien et de moquerie pour le mal, d'indignation républicaine et de pardon chrétien. Lorsque les journaux nous apportèrent la nouvelle d'un attentat célèbre, il était chez moi. Nous déjeunions ensemble. Cet attentat était dirigé contre le représentant d'un système qui l'avait déjà cruellement frappé. Loin de s'intéresser aux conspirateurs, il jeta tristement le journal, en s'écriant:
—Faire du mal à ses ennemis, moi, je ne pourrais pas!
Il n'en fut pas moins emprisonné et exilé comme solidaire, sinon complice de l'attentat.
On dit qu'il ne faut pas rappeler ces erreurs, ces égarements, ces injustices des époques historiques voisines de nous; que c'est réveiller des passions assoupies, évoquer des souvenirs dangereux, armer les citoyens les uns contre les autres! Non, cent fois non! Sur la tombe à peine fermée d'un des plus purs martyrs de l'idée évangélique, raconter le malheur et le courage ne peut pas être un délit. Apprendre aux rancuniers et aux vindicatifs de tous les partis comment une âme généreuse subit et pardonne, ne peut pas être une excitation â la haine. Le système de l'oubli et de l'étouffement est immoral, antihumain et par-dessus tout chimérique. C'est dans le silence forcé que couvent les vengeances. C'est sous la compression que s'enveniment les plaies. Mieux vaut relâcher le lien qui oppresse les coeurs et dire à ceux qui firent le mal: «Voyez comme vous fûtes abusés, vous qui avez cru sauver la société en bannissant ses plus utiles soutiens!» Et à ceux qui subirent la persécution: «Voyez comme les vrais croyants se vengent en protestant par leur douceur et leur vertu, contre l'arrêt aveugle qui les frappe!»