En 1848, Patureau avait été élu maire de Châteauroux. Inde irae. Il remplissait avec fermeté et impartialité ses fonctions, préservant les uns, apaisant les autres, tâche difficile et délicate s'il en fut! Mais, si quelques-uns se sont souvenus de sa conduite et se sont chaudement employés—le marquis de Barbançois entre autres—pour l'arracher à l'exil, il en est beaucoup qui lui ont imputé les agitations populaires de certains moments de crise. Une cruelle préoccupation agissait alors dans l'esprit d'une fraction irritée de la bourgeoisie. Ce maire en blouse et en sabots—il était trop pauvre pour être mieux vêtu—faisait, disait-on, souffrir, malgré son extrême politesse et le tact exquis dont il était doué, l'orgueil de certaines familles aristocratiques, dont il consacrait les actes civils. Il y avait d'ailleurs là, comme partout, jalousie de crédit et d'autorité, et puis la peur, une peur simulée, la plus dangereuse de toutes. On savait bien que Patureau était sage et humain; mais ce peuple inquiet, passionné, dont il traînait tous les coeurs après lui: comment lui pardonner cela? La popularité est la chose la plus enviée des temps de révolution; on oublie alors que c'est la plus trompeuse et la plus funeste. On la redoute chez les autres, on la voudrait pour soi. Tout homme se flatte d'en user à sa guise! Patureau savait bien le contraire. Il se voyait alors débordé. Un agitateur assez mystérieux dont j'ai oublié le nom, et qui, depuis, a inspiré de grands doutes sur le but de sa véritable mission, travaillait les esprits et passionnait la masse. Ces choses se perdirent et s'effacèrent dans les événements du 15 mai.
Jusqu'en 1852, Patureau continua à tailler la vigne. Sa vie était rude, il ne trouvait pas d'ouvrage chez les gens de certaines opinions, et il avait une nombreuse famille à soutenir. Je lui confiai la création d'un vignoble, et il tira d'un terrain stérile et abandonné une plante modèle produisant le meilleur fruit de la localité. Il se louait aussi à la journée pour les autres travaux de la terre. Il conduisait nos moissons comme chef dirige, c'est-à-dire tête de sillon, et par son ardeur, sa force et sa gaieté, il stimulait et charmait les autres moissonneurs. On oubliait l'heure de la sieste pour l'écouter parler des étoiles, des plantes, des insectes ou des oiseaux; car il avait tout observé et tout retenu dans son contact perpétuel avec la nature, qu'il étudiait en praticien et en artiste. La journée finie, il venait dîner avec nous ou avec nos gens quand il s'était laissé attarder et que notre repas changeait de table. Il était absolument le même à l'office ou au salon, toujours aussi distingué dans ses manières, aussi choisi et aussi simple dans son langage, aussi sobre, aussi aimable, aussi intéressant; sachant se mettre à la portée de tous, instruisant les jardiniers, raillant avec douceur les préjugés du paysan, enseignant à mon fils les moeurs des insectes et à moi celles des plantes, causant philosophie, histoire ou politique avec des personnes éminemment distinguées qui le rencontraient toujours avec un vif plaisir et se montraient avides de l'entendre. Il n'était jamais bavard ni déclamateur. Il causait surtout par répliques; il racontait brièvement et de la façon la plus pittoresque. Il questionnait avec candeur, se faisait expliquer, écoutait comme un enfant, souriait comme si les choses eussent dépassé la portée de son intelligence, et tout à coup, d'un trait pénétrant, d'un mot charmant et profond, il résumait et l'opinion de son interlocuteur et la sienne propre. Combien j'ai vu d'esprits sérieux et vraiment élevés, saisis par la parole, le regard et l'attitude de cet homme supérieur, au teint cuivré par le soleil et aux mains gercées par le travail!
—C'est le paysan idéal, me disait l'un.
—C'est le bonhomme la Fontaine, me disait l'autre.
Je leur répondais:
—C'est le peuple comme il devrait, comme il doit être.
Il fallait bien payer les chaudes amitiés et l'affection populaire dont il était l'objet. Trop d'amis lui firent d'irréconciliables ennemis. Jalousie de gens plus haut placés sur l'échelle de la fortune et qui ne peuvent pardonner à un pauvre diable d'être né leur supérieur. Dieu se trompe parfois étrangement; il ne tient pas compte des distances sociales. Il donne le génie de la grâce et de la séduction à un petit homme de rien. Dieu est sans principes, il pense mal. Il aime quelquefois la canaille avec passion.
Les aversions longtemps couvées éclatèrent au coup d'État. Les gens prétendus dangereux furent dénoncés, arrêtés et emprisonnés. Patureau, averti à temps, disparut. Le paysan, l'homme de la nature, abhorre la prison. Il sent qu'elle le tuera. Il aime mieux subir de pires souffrances sous la voûte des cieux. Patureau, errant à travers la campagne, dormant en plein bois, à la belle étoile, entrant furtivement dans la première hutte venue et trouvant partout le pain du pauvre et la discrétion du fidèle, échappa à toutes les recherches. Sa vie d'aventures fut un roman. Tous les limiers de la police y perdirent leur peine. L'un d'eux, un Javert peu lettré, essaya, dans un zèle fanatique, de faire parler son petit enfant, le dernier, qui avait quatre ans, et qui voyait souvent son père venir l'embrasser au milieu de la nuit. L'enfant ne parla pas.
Personne ne parla, et, durant des semaines et des mois, le proscrit revint voir ses nombreux amis et sa chère famille à l'improviste, soupant chez l'un, déjeunant chez un autre, dormant quelquefois dans un lit hospitalier, d'où il entendait, entre deux sommes, la voix des agents qui venaient interroger ses hôtes sur son compte.
Une nuit, il dormit dans la forêt de Châteauroux dans un tas de fagots, presque côte à côte avec un garde qui l'eût arrêté—car ordre était donné à tous de l'appréhender—et qui ne le vit pas.