Cela provient surtout de ce que l'on s'ingénie davantage.
—Nous nous artificions à toute chose, me disait un paysan de par là. Nous savons faire pousser le noyer et le châtaignier côte à côte, chose réputée impossible dans vos endroits. Nous greffons toute sorte d'arbres fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre à dos de mulet, à dos d'âne et même à notre dos de chrétien, dans des hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On s'invente tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau emportent l'ouvrage à la mauvaise année, on recommence un peu plus haut, on endigue, on s'arrange et on se sauve.
Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le répète, moins solennel et moins poétique que le nôtre: il ressemble plus à un Auvergnat moderne qu'à un vieux Gaulois. Il manque de cette majesté qu'on peut appeler bovine chez l'homme de la vallée Noire; mais il est plus intéressant dans son combat avec la terre, et, s'il rêve moins, il comprend davantage.
Encore un trait caractéristique: le paysan de chez nous a peur de l'eau. Il croit que le bain de rivière est malsain, le dimanche, pour qui a sué la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie dans un pied d'eau.
Ici, tout le monde va à l'eau comme des canards. Le dimanche soir, toute la population nage, plonge, dresse des bambins à se jeter dans les bassins profonds du haut des rochers et à pêcher à la main sous les blocs de la rivière. Quelques femmes nagent aussi. On se partage gaîment la pêche et on rentre pour la manger toute fraîche en famille, sauf les belles pièces, qui sont vendues à Argenton quand il n'y a pas d'étrangers au village.
Ce poisson est exquis, même le fretin. Il a la chair ferme et savoureuse.
La bonne et vraie pêche se fait avant le jour; aussi vous pourriez marcher la nuit tout le long de ce désert, avec la certitude de rencontrer, à chaque pas, des figures affairées mais bienveillantes.
Les meuniers et les pêcheurs vivent en bonne intelligence: filets et bateaux sont prêtés à toute heure, et ce continuel échange constitue une sorte de communauté. On ne se gêne guère pour lever la vergée qu'on rencontre sur les îlots dans le courant. Mais c'est à charge de revanche, et la grande prudence du Berrichon évite les reproches et les querelles. Les pêcheurs ont un soin de prévoyance qui ne viendrait jamais à ceux de l'Indre. Quand on pêche les étangs, ils achètent le fretin et rempoissonnent leur rivière pour l'avenir.
En traversant une ravissante prairie, nous eûmes à saluer une très-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses vaches en cornette et jupon court.
Elle était seule dans cet Éden champêtre, droite, rose, enjouée.