Moreau m'apprit que c'était une personne riche, la mère d'un de nos amis, avoué très-considéré dans notre ville.

—Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fûmes à quelques pas de cette vénérable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le moyen d'avoir trois vachères pour une, prenne son plaisir à être là toute seule à son âge, par chaud ou froid, vent ou pluie?

—Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends très-bien. Je sais que son fils, qui la respecte et la chérit, a fait son possible pour la fixer à la ville auprès de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le bien-être et le repos lui retiraient l'âme du corps. Il y a dans ces natures agrestes une poésie qui ne sait pas rendre compte de ses jouissances, mais que l'esprit savoure dans une quiétude mystérieuse. Oui, oui, encore une fois, l'aspiration à la vie pastorale, le besoin d'identifier notre être avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et toutes les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas là un vain rêve; c'est un goût inné et positif chez la grande majorité de la race humaine, c'est une passion muette et obstinée qui suit partout, comme une nostalgie, ceux qui ont mené, dès l'enfance, la vie libre et rêveuse au grand air.

Et, quand cette passion s'est développée dans une contrée adorable, est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter dans ses pensées comme le songe d'une vie meilleure?

Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature était belle partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait pas de la laisser à elle-même, là où elle se refuse à nourrir l'homme. Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les qualités de la fécondité, le caractère de grâce ou de solennité qui lui est propre.

Cela viendra, ne nous désolons pas pour notre descendance. Nous traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est ingrate que parce que le génie de l'homme a été paresseux. Nous sortons des ténèbres de la routine. La science et la pratique prennent un magnifique essor au point de vue de l'utilité sociale. La vie matérielle absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et les rêveurs ont tort pour le moment.

Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de l'âme reviendront quand la production aura payé l'homme de ses dépenses et de ses peines. La question des arbres viendra le préoccuper quand il aura trouvé le chauffage sans bois. La question des fleurs descendra des régions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y aura communauté, je ne dis pas de propriété (je ne soulève pas cette question), mais de culture en grand avec une direction savante et intelligente.

Déjà les efforts particuliers de quelques riches amis du beau font pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine d'années peut-être. On comprend déjà très-bien qu'un parc de quelques lieues carrées soit une fantaisie réalisable, et que, au milieu de ses grandes éclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les fauchailles s'effectuent facilement à travers des allées ombragées et doucement sinueuses.

Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand l'intérêt social aura prononcé qu'il est indispensable de réunir tous les efforts vers le même but, des départements entiers, des provinces entières, ne deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs accidents de terrains primitifs devenus favorables à la nature de la végétation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs eaux dans des veines artificielles fécondantes et gracieuses, et se couvrant d'arbres magnifiques là où ne poussent aujourd'hui que de stériles broussailles.

À mesure qu'on obtiendra ce résultat, en vue du beau en même temps qu'en vue de l'utile, les idées s'élèveront. Le goût ira toujours s'épurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le poëte. Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une grossièreté que de négliger les fleurs et d'aplanir sans nécessité les aspérités heureuses du sol; un crétinisme que de détruire l'harmonie des formes et des couleurs sur un point donné, par des bâtisses disproportionnées ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de rien, l'idéalisme et le réalisme ne se battront plus.