J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant à pardonner au grand Marcillat, mort il y a longtemps, à la suite d'une querelle suscitée par d'autres sonneurs, pour des causes analogues à celle dont il était là question.
Quant à Moreau, de la Châtre, ce n'est pas moi qui ai fait sa réputation. Elle s'est établie et soutenue sans moi.
Doré m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement en louant son petit et en lui disant qu'à eux deux ils jouaient très-bien, ce qui est la vérité.
Un autre idéaliste des environs, que l'on rencontre dans toutes les foires et assemblées, voire sur tous les chemins, comme un bohème dont il mène la vie, c'est Caillaud-la-Chièbe (c'est-à-dire la Chèvre), ainsi surnommé parce que, durant quelques mois, il promena et montra pour de l'argent le phénomène ainsi décrit sur l'écriteau (avec portrait) de sa pancarte: Ici l'on voit la chièbe à Caillaud qu'à trois pattes de naissance.
La chèvre à trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein d'idées et d'activité, mais il se blouse dans toutes ses spéculations. Il appartient à la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus d'ambition que de prévoyance.
À peine la chèvre phénoménale fut-elle sevrée, qu'il recommença, pour la centième fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit construire une petite voiture, acheta un âne, et, après avoir promené son monstre dans le département, il partit pour Paris dans l'espoir de revenir millionnaire.
Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chèvre à trois pattes; c'était bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coûté à son naïf propriétaire.
Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des écrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate fortune, et toujours recommençant, avec accompagnement d'illusions et de déboursés préalables, l'édifice de sa prospérité. Excellent garçon d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et très-serviable avec ou sans profit. Il s'est jeté dans la bohème par imagination et non par paresse, car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez menteur, encore par excès d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses hâbleries, et ses finesses sont cousues d'un câble.
La moralité que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et d'eux-mêmes par-dessus le marché. Ils cherchent la renommée de profonds diplomates, et, une fois posés ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu commun qui ne mette en méfiance. On se fait un droit, un plaisir, presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils succombent dans une lutte où ils se trouvent seuls contre tous.
N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins naïfs, mais avec des effets et des résultats aussi vains, plus d'un Caillaud à trois pattes?