Ledit Caillaud a inventé, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons pour les enfants, dans les assemblées. Il a une table sur laquelle sont collées des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins friand, soit trois dragées au plâtre, soit une tour en sucre, soit un demi-bâton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulées, crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot placé sur la carte correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste à placer des pièces d'une certaine apparence sur les intervalles, de manière que presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne représentent pas la valeur d'un centime.

À cet honnête trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journées. L'an passé, il récolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas longtemps pour que les plus niais y voient clair.

Sans nous, cette année, sa boutique eut été déserte. Heureusement pour lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous la fîmes sauter à son profit avec des joueurs qui ne payaient pas.

Mais quoi! aussi bien que le vieux Doré, Caillaud a déjà un concurrent.

Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre être disloqué, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet à macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa marchandise sous un parasol; et voilà Caillaud qui pourrait bien gémir et murmurer, parce que j'ai été aussi donner un encouragement au petit commerce de l'estropié. Pour le coup, je perdrais patience et j'enverrais promener mon ami à trois pattes, s'il réclamait, en vain, le monopole de la misère et de la commisération.

Les bohémiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui se trouve la même, relativement, à tous les échelons de la société.

La profession est relativement la même aussi: elle consiste à s'isoler des conditions régulières de l'existence générale et à se frayer une route de fantaisie à travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout à fait légitime pour quiconque a le goût des aventures, le courage des privations et l'heureuse philosophie de l'espérance, si, même en s'abstenant du vice qui avilit et de l'intempérance qui hébète, on n'était pas fatalement entraîné, un jour ou l'autre, à oublier toute notion de dignité, et, partant, de charité humaine.

L'homme qui s'endurcit trop vis-à-vis de lui-même s'endurcit peu à peu à l'égard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au profit de son industrie, qui consiste à se faire plaindre jusqu'au jour où il n'y réussit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigué de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.

À côté de la figure à la fois souriante et larmoyante du bohème rustique, mélange de timidité et d'audace, de douleur et d'ironie, passe la face sérieuse et un peu hautaine du paysan aisé, bien établi dans la famille et la propriété. Dans nos pays, celui-ci est honnête homme en général, et très-charitable envers les individus. Il a même un sourire de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va clopin-clopant dans la vie. Lui, fièrement établi dans la société sur ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit, en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris la rége (le sillon) du bon côté, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour ça. Il ne le pousse pas à terre, car il met tout son tort sur le compte du progrès, le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.

À l'égard des masses souffrantes, le paysan aisé est très-dur en théorie. Il se révolte à l'idée du mieux général; cependant il plaint et assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de quelque côté qu'elles lui soient présentées, et ce sera sagesse que de chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en aperçoive.