Ce curé n'est pas le seul à qui j'aie vu déplorer le matérialisme de la religion du paysan. Plusieurs défendent d'employer le buis bénit au coin des champs comme préservatif de la grêle, et de faire des pèlerinages pour la guérison des bêtes; mais on ne les écoute guère, on les trompe même. On extorque leurs bénédictions comme douées d'un charme magique, en leur signalant un but qui n'est pas le véritable. On mêle volontiers des objets bénits aux maléfices, où, sous des noms mystérieux, des divinités étrangères au christianisme sont invoquées tout bas. Le sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier mélange de crainte de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-être dans l'occasion.

Disons, en passant, que le remégeux et la remégeuse sont parfois des êtres fort extraordinaires, soit par la puissance magnétique dont les investit la foi de leur clientèle, soit par la connaissance de certains remèdes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne croirait pas efficaces venant d'un médecin véritable. La science toute nue ne persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils méprisent ce qui est acquis par l'étude et l'expérience; il leur faut du fantastique, des paroles incompréhensibles, de la mise en scène. Certaine vieille sibylle, prononçant ses formules d'un air inspiré, frappe l'imagination du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une médication rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce que le médecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions soient observées.

Sans doute, la surveillance de l'État fait bien de proscrire et de poursuivre l'exercice de la médecine illégale, car, dans un nombre infini de cas, les remégeux administrent de véritables poisons. Quelques-uns cependant opèrent des cures trop nombreuses et trop certaines pour qu'il ne soit pas à désirer de voir l'État leur accorder quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes naturelles, peuvent les rendre possesseurs de découvertes qui échappent à la science, et qui meurent avec eux. Les empêcher d'exercer n'est que sagesse et justice, mais éprouver la vertu de leurs prétendus secrets et les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas là une recherche oiseuse ni une largesse inutile.

En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes locales dont l'origine est fort difficile à retrouver. Le nombre en est si grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons quelques-unes au hasard.

Une des plus curieuses est la cérémonie des livrées de noces, qui varie en France selon les provinces, et qui a été supprimée en Berry depuis une dizaine d'années, à la suite d'accidents graves. Dans un endroit précédent, nous avons raconté la cérémonie toute païenne du chou, qui est encore en vigueur dans notre vallée Noire: c'est la consécration du lendemain des noces. Celle des livrées était la consécration de la veille; elle est fort longue et compliquée, c'est tout un drame poétique et naïf qui se jouait autour et au sein de la demeure de l'épousée.

C'est le soir, à l'heure du souper de la famille. Mais il n'y a point de souper préparé; ce soir-là, chez la fiancée. Les tables sont rangées contre le mur, la nappe est cachée, le foyer est vide et glacé, quelque temps qu'il fasse. On a fermé avec un soin extrême et barricadé d'une manière formidable à l'intérieur toutes les huisseries, portes, fenêtres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par hasard, la maison a une cave. Personne n'entrera sans la volonté de la fiancée, ou sans une lutte sérieuse, un véritable siége; ses parents, ses amis, ses voisins, tout son parti est autour d'elle; on attend la prière ou l'assaut du fiancé.

Le jeune marié,—on ne dit jamais autrement, quel que soit son âge, et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garçonnet à qui le poil follet voltige encore au menton,—vient là avec son monde, ses amis, parents et voisins, son parti en un mot. Près de lui, ce porteur de thyrse fleuri et enrubané, c'est un expert porte-broche, car, sous ces feuillages, il y a une oie embrochée qui fait tout l'objet de la cérémonie; autour de lui sont les porteurs de présents et les chanteurs fins, c'est-à-dire habiles et savants, qui vont avoir maille à partir avec ceux de la mariée.

Le marié s'annonce par une décharge de coups de feu; puis, après qu'on a bien cherché, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la place par surprise, on frappe.—Qui va là?—Ce sont de pauvres pèlerins bien fatigués ou des chasseurs égarés qui demandent place au foyer de la maison.—On leur répond que le foyer est éteint, et qu'il n'y a pas place pour eux à table; on les injure, on les traite de malfaiteurs et de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et même de poésie; enfin on leur conseille de chanter pour se désennuyer, ou pour se réchauffer si c'est une nuit d'hiver, mais à condition qu'on chantera quelque chose d'inconnu à la compagnie qui, du dedans, les écoute.

Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du marié et ceux de la mariée, car elle aussi a ses chanteux fins, et, de plus, ses chanteuses expertes, matrones à la voix chevrotante, à qui l'on n'en impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connaît, au dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt dès le premier vers en chantant la second, et vite, il faut passer à une autre. Trois heures peuvent fort bien s'écouler, au vent et à la pluie, avant que le parti du marié ait pu achever un seul couplet, tant est riche le répertoire des chansons berrichonnes, tant la mémoire des beaux chanteurs est ornée; chaque réplique victorieuse du dedans est accompagnée de grands éclats de rire d'un côté, de malédictions de l'autre. Enfin l'un des partis est vaincu, et l'on passe à la chanson des noces:

Ouvrez la porte, ouvrez,
Mariée, ma mignonne!
J'ons de beaux rubans à vous présenter.
Hélas! ma mie, laissez-nous entrer.