À quoi les femmes répondent en fausset:

Mon père est en chagrin,
Ma mère en grand' tristesse;
Moi, je suis une fille de trop grand prix
Pour ouvrir ma porte à ces heures-ci.

Si les paroles sont naïves et la versification par trop libre, en revanche l'air est magnifique dans sa solennité simple et large. Il faut chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant d'objets différents, au troisième vers, qu'il y a de cadeaux de noces.

Ces cadeaux du marié sont ce qu'on appelle les livrées. Il faut annoncer jusqu'au cent d'épingles obligé qui fait partie de cette modeste corbeille de mariage à quoi la mariée incorruptible fait répondre invariablement que son père est en chagrin, sa mère en grande tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte à pareille heure.

Enfin arrive le couplet final, où il est dit: J'ons un beau mari à vous présenter, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une mêlée étrange: le marié doit prendre possession du foyer domestique; il doit planter la broche et allumer le feu; le parti de la mariée s'y oppose, et ne cédera qu'à la force; les femmes se réfugient avec les vieillards sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrayés, se cachent dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans colère, sans coups ni blessures volontaires, mais où le point d'honneur est pris assez au sérieux pour que chacun y déploie toute sa vigueur et toute sa volonté, si bien qu'à force de se pousser, de s'étreindre, de se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces où il n'y eût quelqu'un d'écloppé, au moment où le marié réussissait à allumer une poignée de paille dans la cheminée, où l'oie, déchiquetée dans le combat, prenait enfin possession de l'âtre.

Un jour, la scène fut ensanglantée par un accident sérieux. Un des conviés fut littéralement embroché dans la bataille. Dès lors, la cérémonie tomba en désuétude; on fut d'accord sur tous les points de la supprimer, et nous avons vu la dernière il y a dix ans. On eût pu se borner à supprimer la bataille; mais, la conquête du foyer étant le but symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. Je regrette pourtant les chansons à la porte, et la belle mélodie de: Ouvrez la porte, ouvrez! qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra.

Après la broche plantée, venait pour le marié une dernière épreuve: on asseyait trois jeunes filles avec la mariée sur un banc, on les couvrait d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette, le marié devait, du premier coup d'oeil, deviner et désigner sa femme; lorsqu'il se trompait, il était condamné à ne pas danser avec elle de toute la soirée; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et des chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits de joie et bombance, sans désemparer d'une heure.

La gerbaude est une cérémonie agricole que l'auteur de cet article a mise sur la scène très-fidèlement; mais ce que le théâtre ne saurait reproduire, c'est la majesté du cadre, c'est la montagne de gerbes qui arrive solennellement, traînée par trois paires de boeufs énormes, tout ornée de fleurs, de fruits et de beaux enfants perchés au sommet des dernières gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme pour l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-même: les grands ruminants à l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les fleurs souriant sur les épis, et, plus que tout cela, les enfants blonds comme les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, car tout est coloré harmonieusement dans ces chaudes journées où le ciel lui-même est tout d'or et d'ambre à l'approche du soir.

Avant le départ du charroi de gerbaude, on entend planer d'horizon en horizon une grande clameur dont le voyageur s'étonne. Il regarde, il voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'élancer, les bras levés vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur qui lève vers le ciel aussi la dernière gerbe avant de la placer sur le faite du char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister à une bataille furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de là! c'est une acclamation de joie et d'amitié; c'est une bénédiction enthousiaste et fraternelle.

Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand même!