Un quart d'heure après, ces deux femmes cheminaient sur le sentier sinueux de la montagne, Jeanne assise sur le petit cheval et enveloppée dans sa cape. Fiamma marchait devant elle, un petit manteau espagnol jeté sur l'épaule, la bride passée au bras, et de temps en temps parlant à Sauvage pour le calmer; car il était fort ennuyé d'aller ainsi au pas, et de n'être pas sollicité à caracoler de temps en temps. Cependant, le sentier devenant de plus en plus difficile et escarpé, la nuit commençant à tomber, l'instinct de la prudence le rendit calme et attentif à tous ses pas. Quoique Fiamma marchât comme un Basque, franchissant les roches et se débarrassant des broussailles avec plus de légèreté que Sauvage lui-même, il était sept heures du soir lorsqu'elle aperçut les lumières de la ville. Elle engagea sa vieille amie à mettre pied à terre pour descendre le versant rapide de la dernière colline; et tandis que Sauvage les suivait de lui-même comme un chien, elle soutint Jeanne de son bras robuste, et la conduisit jusqu'aux premières maisons. Là, elle lui remit sa lettre pour Simon, et, après l'avoir embrassée, elle remonta sur son cheval.
«Bon Dieu! dit Jeanne, si je ne craignais pas les mauvaises langues, je vous emmènerais avec moi coucher à la ville. Voilà le vent qui se lève; il fait noir comme dans l'enfer, et si la neige venait à tomber! Hélas! je suis effrayée de vous voir partir ainsi, seule, à cette heure, par ce froid mortel.
—Allons, bonne mère, ne craignez rien; donnez-moi votre bénédiction, elle me préservera de tout danger. Je vous salue, je vous aime, et, comme une véritable héroïne de roman, je m'élance à cheval dans la nuit orageuse.»
Jeanne, transie de froid, resta pourtant immobile à l'entrée de la rue jusqu'à ce qu'elle eût cessé d'entendre le galop de Sauvage sur la terre durcie par la gelée. «O neige! ne tombe pas, murmura la vieille femme en se signant; lune blanche, lève-toi vite; et vous, sainte Vierge, veillez sur elle!»
Lorsqu'elle arriva au domicile de maître Parquet, elle fut enchantée d'apprendre de la servante que l'avoué était au café, et que Simon était seul dans l'étude. Elle entra, et le vit appuyé contre le poêle, la tête dans ses mains. Le bruit des petits sabots plats de sa mère le fit tressaillir. Avant qu'elle eût parlé, il avait reconnu son pas encore égal et ferme. Il s'élança dans ses bras, et pour la première fois de sa vie il s'abandonna au besoin de se laisser consoler par la tendresse maternelle. Un torrent de larmes coula de ses yeux sur le sein de la vieille Jeanne.
«Vous avez fui votre mère, et votre mère court après vous, lui dit-elle avec l'accent grondeur de la tendresse. Autrefois vous n'eussiez pas agi ainsi, votre mère était votre seul amour; à présent j'ai une rivale, un ange que j'aime aussi, mais que j'aime moins que vous. Pourquoi l'aimez-vous plus que moi?
—Oh! ma bonne vieille, ma sainte mère! ne me faites pas de reproches, répondit Simon; je suis trop malheureux. N'empoisonnez pas cet instant où la seule vue de vos cheveux blancs suffit à me donner de la joie au milieu de mon désespoir. Ne croyez pas que je vous aime moins que par le passé. Tant que je vous aurai, je pourrai tout supporter; quand vous mourrez, je mourrai.
—Tais-toi, enfant. Il y a quelqu'un qui saura bien te consoler!… Tais-toi, écoute. Le cousin est parti; on ne l'aime pas, on ne veut pas de lui; il ne reviendra pas.
—Grand Dieu! ma mère, ne me trompez-vous pas pour me consoler?» s'écria
Simon.
Et il se fit raconter les moindres détails de l'entrevue de Fiamma avec sa mère. Il était si ému, si oppressé, qu'il écoutait à peine la réponse à ses mille questions, tant il avait hâte d'en faire de nouvelles! Il ne comprenait pas la plupart du temps, et se faisait répéter cent fois la même chose. Ce ne fut qu'au bout d'une heure de conversation qu'il comprit la manière dont Fiamma avait accompagné sa mère; et alors seulement Jeanne, rassurée sur le désespoir de son fils, sentit se réveiller ses inquiétudes pour Fiamma, et laissa échapper ces mots: