—Où allez-vous? dit-elle.
—Je retourne là-bas. Je vais tâcher de guérir sa conscience, qui doit être aussi malade que son cœur. Je vais lui dire que vous le plaignez et ne le maudissez pas!
—Pourquoi le maudirais-je? reprit-elle. C'est à Dieu de l'absoudre ou de le châtier. Notre devoir, à vous comme à moi, est d'avoir pitié pour tous; mais vous le laisserez un peu à ses justes remords. Vous êtes trop fatigué. Je ne veux pas que vous retourniez là-bas.
Elle reprit mon bras avec une sorte d'autorité et se remit à marcher vite. J'étais confondu de son courage, de la mesure de douceur et de sévérité qui présidait à son jugement sur la Florade. J'admirais tristement la tranquillité de son âme au milieu d'un événement qui ne parlait qu'à sa pitié miséricordieuse.
—Elle est sainte, me disais-je, elle aime saintement. Elle le grondera sans doute, mais il est déjà pardonné. Elle pleurera ses fautes avec lui, elle l'aidera à les réparer. Elle élèvera les enfants de la Zinovèse, ou elle veillera sur eux avec tendresse. Elle réussira à faire de lui un homme sage et fort, parce qu'elle aime avec force et que son âme est remplie d'une équité souveraine. Heureux, trois fois heureux, même avec un remords poignant, celui qui est aimé d'une telle femme!
Nous trouvâmes Pasquali au seuil de sa bastide. Le soleil était couché, et, contre son habitude, Pasquali n'était pas rentré à la ville. Il m'attendait avec impatience. Il avait aidé Paul, Nicolas et les enfants de la Zinovèse à débarquer. Il savait donc l'événement; mais il n'avait pas osé leur parler de la Florade.
—Eh bien, me dit-il, est-ce qu'il a beaucoup de chagrin, ce pauvre enfant? Au diable la méchante femme qui se donne au diable! Il n'avait plus rien à se reprocher, lui! Vous l'avez laissé là-bas?
Quand Pasquali sut que je n'avais pas vu son filleul, il ferma sa maison et sauta dans son canot en disant qu'il ne voulait pas laisser la Florade devenir fou auprès d'un cadavre, et qu'il le ramènerait coucher à son bord.
Le baron nous attendait à Tamaris. Il ne fit aucune réflexion sur ce qui s'était passé, et il aida la marquise à installer les enfants du brigadier, qu'elle consola et soigna comme s'ils eussent été à elle. Elle les fit souper avec nous, elle présida elle-même à leur coucher, et à huit heures on se sépara.
—J'avais beaucoup de choses à te confier, me dit le baron en rentrant; mais voici une journée trop noire pour faire des projets. Laissons-la passer. Tu as besoin de repos, tu étais malade hier, tu t'es levé avant le jour, tu as eu des émotions très-pénibles. Dors, nous causerons demain.