—Oh! elle n'est pas traître! reprit Marescat; c'est la colère, voilà tout!
—Cela doit tenir à un état maladif. A-t-elle toujours été ainsi?
—Mais non. Au commencement de son mariage, elle était un peu braillarde et reprocheuse, et puis les autres femmes la faisaient monter. On n'aime ni les Niçois, ni les Monaquois, ni tous ceux de par là, et on en voulait aux garçons qui la trouvaient de leur goût. Oh! dame, les femmes d'ici ne sont pas bien commodes non plus, il faut le dire, et menteuses!... Savez-vous comment ça s'appelle, ce petit lavoir que vous voyez là au bord du chemin?
—Dans mon pays, on appelle cela une babille, parce que c'est le rendez-vous des femmes de la campagne.
—Ici, ça s'appelle une mensonge, reprit Marescat en riant, et c'est bien appelé, je vous dis!
—Êtes-vous marié, Marescat? lui demanda la marquise.
—Oh! moi, répondit-il, j'ai une bonne femme qui travaille et qui est savante pour deux, car elle fait mes comptes, et moi, je ne sais ni lire ni écrire.... Mais voilà un mauvais pas; regardez un peu comme M. Botte, c'est mon cheval de droite, va passer là dedans et donner du collier!
Les chemins de la presqu'île étaient insensés, nous ne faisions que nous enfoncer dans des trous ou gravir des escaliers de rochers. Le bonhomme conduisait avec certitude, toujours riant et causant. Les promenades en voiture dans les mauvais chemins m'ont toujours beaucoup plu. Chaque pas est une aventure. La marquise, déjà habituée à ce genre de locomotion difficile et périlleuse, s'amusait de ma surprise, car il est certain que Marescat, son mulet et son cheval favori faisaient des prodiges.
Je les quittai au sentier de la Seyne, et je courus rejoindre la Florade à Toulon. Pasquali l'avait grondé et ne lui avait pas promis de réussir; mais, loin d'être soucieux, il était porté par son heureux tempérament à voir tout en beau. Il se croyait déjà débarrassé de l'inquiétante aventure de la bastide Roque, et il respirait à pleins poumons comme un homme qui a craint de perdre sa liberté. Je ne lui parlai pas de ma promenade avec la marquise. J'évitai de lui parler d'elle, et, malgré tout, je trouvai le moyen de me sentir très-jaloux de lui. Il me sembla qu'il m'examinait avec surprise, qu'il devinait en moi quelque trouble insolite, et qu'en s'abstenant de m'interroger il se réservait d'en apprécier la cause par lui-même.
Rentré chez moi, je me débarrassai l'esprit de toutes ces vapeurs fantastiques en écrivant au baron. Durant tout le temps que nous avions passé ensemble, nos journées s'étaient généralement terminées par une ou deux heures de causerie intime, où nous résumions toutes les impressions reçues pour les analyser et les juger en commun. Nous étions le plus souvent d'accord dans nos appréciations, et, quand il nous arrivait de discuter, c'était un plaisir de plus. Le baron avait une lucidité d'esprit, une jeunesse de cœur et une aménité de formes qui me faisaient chérir son commerce et regarder son amitié comme une bonne fortune dans ma vie.