L'entretien journalier de cet excellent vieillard me manquait. Celui de la Florade, plus animé, m'avait rendu un peu infidèle peut-être dans les premiers jours; mais je ne sentais pas en lui cet appui, ce conseil, cette sagesse qui m'avaient été si salutaires, et, repentant de n'avoir encore écrit à mon vieil ami que de courtes lettres, je me mis à lui écrire un volume que je lui envoyai à Nice. Je me gardai cependant de lui dire combien la marquise était liée à mes agitations intérieures; mais ces agitations, je ne les lui cachai pas, et, m'accusant de faiblesse et de folie, je promis à mon cher mentor de terrasser l'ennemi.

Je me rendis chez la Zinovèse par mer jusqu'à la plage des Sablettes. Là, je renvoyai la barque et marchai devant moi, sur le rivage de la Méditerranée, me renseignant sur le poste des douaniers du baou rouge. On me dit qu'il ne fallait point passer le baou, mais regarder sur ma droite l'ouverture du val de Fabregas. Je passai le fort Blanc, puis un autre fort ruiné, et, par des sentiers d'un mouvement hardi, tantôt dans les pinèdes, tantôt sur la falaise rouge, je découvris dans un pli de terrain, au bord d'un ruisseau et près d'une petite anse très-bien découpée, la maison que je cherchais. Ces rainures dans la montagne, qu'on appelle trop pompeusement en Provence des vallons, sont produites par l'écoulement des pluies dans les veines tendres du roc ou dans les schistes désagrégés. Le ruisseau est à sec huit mois de l'année; mais il suffit qu'il ait amené quelques mètres de terte meuble, pour que la végétation et un peu de culture s'en emparent. Le poste des douaniers était très-agréablement situé sur une terrasse dallée qui permettait de surveiller la côte; cependant l'habitation adossée au roc ne regardait pas la mer, et ne présentait au vent d'est que son profil. Malgré cette précaution, j'y trouvai la température fort aigre. Une varande et des mûriers taillés en berceau ombrageaient la maison, ou plutôt les cinq ou six maisons basses construites sur le même alignement en carré long. Là vivaient cinq ou six familles, les gardes-côtes ayant presque tous femmes et enfants.

La Zinovèse était assise avec les siens sur la terrasse. C'étaient deux petites filles charmantes, très-proprement tenues, mais dont l'air craintif révélait le régime de soumission forcée.

—Entrez dans mon logement, me dit-elle, et soyez tranquille; vous n'y attraperez point de vermine, comme dans ceux des autres! Quant à vous, dit-elle à ses filles, restez là, et, si je ne vous y retrouve pas, gare à moi tantôt!

—Vous n'êtes pas phthisique, lui dis-je quand je l'eus auscultée, vous avez le foie et le cœur légèrement malades. Votre toux n'est qu'une excitation nerveuse très-développée, et je ne vois rien en vous dont vous ne puissiez guérir, si vous le voulez fortement. Tenez-vous à la vie?

—Oui et non. Qu'est-ce qu'il faut faire?

Je lui prescrivis une médication et un régime; après quoi, je lui demandai si elle entretenait quelque habitude de souffrance morale impossible à surmonter.

—Oui, dit-elle, j'ai une grosse peine, et je vais vous parler comme au confesseur. J'aime un homme qui ne m'aime plus.

—Est-ce votre mari?

—Non, l'homme est un brave homme qui m'aime trop, et que je n'ai jamais pu aimer. Ça ne fait rien, on faisait bon ménage quand même. Je suis une femme honnête, moi, voyez-vous, et ceux qui vous diraient le contraire, c'est des menteurs et des canailles!