—Oui. Adieu, merci!

De déduction en déduction, j'arrivai, tout en marchant, à me persuader que la Florade devait être l'amant volage et maudit de la Zinovèse. Était-ce vraisemblable? On le saura plus tard.

Et puis je pensai à l'existence de ces gardes-côtes, humble providence des navigateurs, si longtemps haïs et menacés par la population côtière. Il n'est pas de situation particulière dont l'examen ne produise en nous un retour personnel et qui n'amène cette question intérieure: «Si j'étais à la place d'un de ces hommes, quel effet en ressentirais-je?» Et j'allais m'identifiant par la rêverie à cette rêverie continue de la sentinelle de mer, seule dans un endroit terrible, écoutant les arbres se briser autour d'elle dans les nuits sinistres, et cherchant à distinguer l'appel suprême de la voix humaine au milieu des sifflements de la bourrasque et des rugissements du flot. Je rêvais aussi aux délices des belles nuits d'été, aux harmonies de la brise marine, à la succession de spectacles enchanteurs, que la lune prodigue aux montagnes désertes et aux noirs écueils plongés dans la vague phosphorescente. Être sans besoins, sans appréhensions personnelles sous ce toit de branches, sans souvenirs et sans projets, et posséder à soi tout seul, pendant des saisons entières, le tableau grandiose de la nature à tous les moments de sa vie mystérieuse, compter ses pulsations, respirer ses parfums sauvages, étudier ses moindres habitudes, connaître les moindres phases de tous ses modes d'existence et de manifestation depuis le sommeil du brin d'herbe jusqu'à la marche du nuage, et depuis le réveil bruyant de l'oiseau de proie jusqu'au muet travail de décomposition du rocher! L'homme du peuple sent vaguement ces jouissances, mais la continuité de sa contemplation forcée le blase et l'attriste. Il arrive à participer au calme stupéfiant de la pierre rongée par la lune ou à la monotonie du mouvement des ondes fouettées par le vent. L'homme intelligent résisterait davantage, mais il pourrait bien s'exaspérer tout à coup contre l'assouvissement de sa jouissance; car, il n'y a pas à dire, c'est un idéal pour tous les amants de la nature que de se trouver aux prises avec elle dans un lieu déterminé, sans être rappelé à chaque instant aux obligations de la vie sociale; mais l'habitude de cette vie devient impérieuse, et ceux qu'elle fatigue ou irrite le plus sont peut-être ceux qui s'en passeraient le moins.

Je voulus gravir jusqu'à la pointe du promontoire; mais, de là, je ne vis que la mer immense et la garigue déserte jusqu'à la forêt parcourue la veille. Je me flattais de reconnaître la robe noire de la marquise, si elle était en promenade de ce côté. Je ne vis pas un être humain entre la falaise et la forêt. Je redescendis, et, comme j'approchais d'une source où, sur quelques mètres de terre fraîche entourés d'une palissade, croissaient au beau milieu du désert des légumes, Dieu sait par qui plantés, je vis un homme assis au bord de l'eau qui se leva à mon approche: c'était Marescat. Le cœur me battit bien fort, mais j'appris vite qu'il était seul.

—Je suis venu, dit-il, vous chercher de la part de madame. M. Paul s'est un peu enrhumé hier à la chapelle. On n'a pas voulu sortir aujourd'hui; mais madame a dit: «Peut-être que le docteur nous cherchera. Il ne faut pas qu'il revienne à pied, c'est trop loin. Conduisez-lui la calèche et priez-le de venir nous voir s'il a le temps de s'arrêter; si ça le dérange, vous le mènerez tout droit au paquebot de la Seyne.»

C'était aimable et bon de la part de la marquise; mais il n'y avait pas lieu de s'enfler d'orgueil. Paul était enrhumé, et on désirait mes soins avant tout.

—N'importe, chère et digne femme, pensai-je, j'irai avec joie.

—Eh bien, me dit Marescat en me ramenant à Tamaris, vous avez revu la Zinovèse? Mais elle ne vous a pas tout dit, allez! Et moi, je vous dirai tout, si vous voulez. Elle est malade d'amour.

J'essayai de changer la conversation, il y revint plusieurs fois. Il aimait à causer dans un langage impossible, dont je ne saurais donner aucune idée. Il avait beaucoup voyagé, il avait été conducteur d'omnibus en Afrique, où il avait appris un peu d'arabe; il avait été au siége de Sébastopol, et puis en Grèce et en Turquie, pour voiturer des vivres et des effets de campagne. Il savait donc s'expliquer en russe, en grec moderne et en turc. Il joignait à cela un peu d'anglais et d'italien à force de conduire des étrangers de Toulon à Nice et réciproquement, si bien qu'à force de cultiver les langues étrangères, il n'en savait aucune et parlait le français le plus étrange que j'aie jamais entendu. Je l'écoutais avec plaisir et curiosité. La construction de sa phrase était aussi originale que le choix de ses mots; mais je n'essayerai guère de l'imiter, j'y perdrais ma peine.

Quand je vis à son insistance qu'il était en possession de quelque secret dont il avait besoin de se débarrasser, plutôt par tourment de conscience que par bavardage, je l'interrogeai sérieusement.