—Eh bien, me dit-il, gardez ça pour vous tout seul et pour lui; mais dites au lieutenant la Florade de faire attention.
—Vous pensez donc?...
—Je ne pense rien; j'ai vu! Une fois que je dormais dans un fossé, attendant un homme de la campagne avec qui j'avais affaire de fourrage pour mes bêtes,—c'était un soir qu'il faisait un grand brouillard sur le cap,—j'ai été réveillé par des pas, et j'ai vu passer le lieutenant, qui s'en allait suivi de la femme au brigadier. Il s'est arrêté deux fois pour lui dire: «Adieu, va-t'en!» Mais, à la troisième fois, comme elle le suivait toujours, il s'est fâché, et il l'a un peu poussée, en disant: «T'en iras-tu? Veux-tu te perdre? Je veux que tu t'en ailles!» Elle est restée là plantée comme un arbre au bord du chemin, et elle l'a regardé marcher du côté de la mer tant qu'elle a pu le voir. Elle était tout à côté de moi, et moi de ne pas bouger, car qui sait quelle dispute elle m'aurait cherchée! Alors je l'ai vue qui levait son poing comme ça au ciel, et elle a juré dans son patois italien en disant: «Tu mourras! tu mourras!» Vous sentez que je n'ai parlé de ceci à personne, et, si je vous en parle, c'est pour que vous avertissiez votre ami de ne pas retourner par là tout seul. Une femme n'est qu'une femme; mais il y a, dans nos pays de rivages, des bandits qui sortent on ne sait pas d'où, et qui, pour une pièce de cinq francs.... Vous m'entendez bien. Faites ce que je vous dis et ne me nommez pas, car la brigadière pourrait bien me le faire payer plus cher que cent sous!
Marescat étant un excellent homme, je crus devoir prendre son avis en considération, et je promis d'avertir la Florade le soir même.
Comme je descendais de voiture à l'entrée de la petite terrasse de Tamaris, j'eus comme un éblouissement en voyant la Florade en personne vis-à-vis de moi, à l'autre bout de cette même terrasse. Il avait été voir Pasquali pour connaître le résultat de sa conférence avec mademoiselle Roque; il s'en retournait à pied par la Seyne avec Pasquali. La marquise, en voyant passer son voisin, l'avait appelé pour lui dire bonjour. Elle échangeait avec lui quelques mots à travers la grille du rez-de-chaussée. La Florade se tenait à distance respectueuse. Je ne sais si elle le savait là ou si elle remarquait la présence d'un étranger; mais il la voyait, lui, et, à travers le buisson d'arbousiers, il la contemplait avec tant d'attention, qu'il ne me vit pas tout de suite. Toutes les furies de la jalousie me firent sentir instantanément leurs griffes. Je n'avais jamais aimé, et j'avais trente ans! Je feignis de ne pas l'apercevoir. Je saluai rapidement Pasquali et j'entrai brusquement dans le vestibule, comme si j'eusse voulu défendre la maison d'un assaut.
En me voyant, la marquise exprima une vive satisfaction et dit à Pasquali:
—Ah! voilà notre providence, à Paul et à moi! Mais où cours-tu? ajouta-t-elle en rappelant l'enfant, qui voulait s'échapper à travers mes jambes par la porte entr'ouverte.
—Laisse-moi aller voir l'officier de marine qui est dans le jardin, répondit Paul; je veux regarder de près son uniforme!
—Non, lui dis-je, vous n'irez pas! Quand on est enrhumé, on ne doit pas courir dehors!
En lui parlant ainsi, je le retins et le ramenai vers sa mère avec une vivacité tout à fait en désaccord avec ma manière d'être habituelle, et dont il s'étonna et se piqua même un peu. On devine de reste le motif secret de ma brusquerie. Je ne voulais pas que Paul devînt un lien entre sa mère et la Florade, comme cela avait eu lieu pour moi. Elle m'approuva sans me comprendre, et prit son fils sur ses genoux; je regardai si la Florade épiait toujours: il avait disparu. Pasquali, qui ne voulait pas le faire attendre, prenait congé.