—Alors, reprit-il triste et mécontent, je n'ai rien à faire; je peux m'aller coucher!

—C'est le cas de dire que je t'ai coupé l'herbe sous le pied, n'est-ce pas?

—Ça m'est égal, répondit-il avec dédain, je suis payé; mais, si les bourgeois s'en mêlent à présent!...

Et il descendit le sentier avec l'agilité d'un chat, grommelant aussi longtemps que je pus l'entendre.

J'allai passer la nuit à Turris, songeant à cette bizarre rencontre, à l'imprudente superstition de cette métisse qu'on accusait de sorcellerie et qui donnait prise aux persécutions par ses folles croyances. Je songeais surtout à ce la Florade dont je fuyais la présence, et dont le nom me poursuivait jusque dans les lieux où je croyais pouvoir être seul avec les loups. Je comptais retourner voir lever le soleil de la cime du Coudon, afin de posséder dans mon souvenir ce grand spectacle d'un immense et magnifique pays éclairé dans les deux sens opposés; mais le vent d'est s'éleva durant la nuit, et, bien que le hameau fût un peu préservé de sa rage par la cime crénelée de la montagne, des tourbillons refoulés vers le nord arrivaient dans l'échancrure de la croupe avec des hurlements et des chocs formidables. Je m'étais casé dans une vieille maison occupée par des gens propres et hospitaliers. Le chef de famille était contre-maître dans une verrerie située auprès des sablières, à la porte du hameau. La tempête et l'excitation de la marche m'empêchèrent de dormir. J'ai pu étudier, durant ce printemps-là, l'accent et l'intonation des vents de la Provence. Le mistral, qui vient de la vallée du Rhône et qui passe à travers les montagnes, a l'haleine courte, le cri entrecoupé de hoquets qui arrivent comme des décharges d'artillerie. Le vent d'est, qui passe au pied des Alpes de Nice et rase la mer, apporte, au contraire, sur le littoral de Provence des aspirations d'une longueur démesurée, des sanglots d'une douleur inénarrable.

Je songeais malgré moi à la villa Tamaris, exposée par le prolongement de la presqu'île à cette fureur des rafales. Je songeais surtout à l'austère veillée de la marquise, seule dans sa chambre, étiquetant des plantes ou repassant ses auteurs pour la leçon du lendemain à son fils, maintenant endormi sous ses yeux.—Mais était-elle toujours seule, la sainte et digne femme? Le petit salon du rez-de-chaussée n'était-il pas déjà envahi par les amis nouveaux? La Florade n'était-il pas là, avec Pasquali ou quelque autre, pendant qu'au sommet du Coudon brûlait peut-être encore un peu de cette flamme magique destinée à raviver celle de son amour pour la pauvre Nama?

Le lendemain, quand je me levai, le Coudon avait disparu, le hameau était dans un nuage. La pluie ruisselait en torrents fantasques sur les pentes de la montagne. Les pluies de cette région sont insensées, sans intervalle d'un instant. Personne ne sort. Les Provençaux aspirent continuellement à ce rare bienfait, qui les consterne par son abondance quand il arrive.

Il n'y avait aucun moyen de transport pour retourner à Toulon. Je restai là, enfermé durant trois jours et trois nuits dans une maison pauvre et sombre, livré à un grand ennui, faute de livres et d'occupation forcée. J'en profitai pour causer beaucoup avec ma raison et avec ma conscience. La nature est bonne et maternelle; mais la locomotion solitaire nous exalte, et ces arrêts forcés dans le hameau de Turris me rendirent la gouverne de mon être moral et intellectuel.

On sut vite que j'étais médecin, car je soignai les malades de la maison, et, le troisième jour, sitôt que la pluie s'arrêta un peu, je vis accourir tout le village. Je n'attendis pas que le ciel fût éclairci: le baron devait arriver le soir même. Je louai un cheval, j'empruntai un manteau, et je courus à Toulon m'assurer d'une voiture fermée pour conduire mon vieux ami à Tamaris par la route qui longe la rade de la Seyne; la houle lui eût rendu le trajet par mer trop pénible.

Le baron, aussitôt qu'il m'eut serré dans ses bras, me regarda attentivement.