—Qu'as-tu? me dit-il. Tu es malade?
—Nullement, mon ami.
—Mais si! Tu es très-changé. D'où sors-tu?
—Je viens de passer trois nuits dans un mauvais gîte et de faire quatre lieues sur un mauvais cheval, par un très-mauvais temps; voilà tout.
Il dut se contenter de ma réponse; mais je vis que, durant tout le trajet, il m'examinait avec une sollicitude insolite. Il faut croire que ma figure était effectivement très-altérée. Je le conduisis jusqu'à la porte de la marquise, et, ne voulant point gêner leurs premiers épanchements, je courus à la maison Caire pour faire allumer les cheminées et préparer les lits; mais madame d'Elmeval avait pensé à tout: elle était venue dix fois dans le jour malgré le mauvais temps. Les appartements étaient propres et bien chauffés. Ma chambre, dont je ne m'étais pas occupé le moins du monde, comptant ne passer là qu'un ou deux jours, était arrangée avec autant de soin que celle du baron. Une cuisinière et un domestique avaient été engagés. Le dîner était prêt, le baron n'avait plus qu'à mettre ses pantoufles pour être chez lui. De grands rameaux de bruyère blanche et de tamaris exotique embaumaient, le salon. Je retournai à la villa Tamaris pour prendre le baron, qui avait faim, et qui, ne voulant pas se séparer sitôt de la marquise, l'avait décidée à venir dîner chez lui avec Paul.
Les trois bastides Tamaris, Caire et Pasquali se touchaient par leurs enclos, et, quand je dis enclos, c'est faute d'un mot pour désigner ces terrains qui ne sont ni parcs ni jardins, et qu'aucune clôture ne sépare. En cinq minutes, nous pouvions communiquer les uns avec les autres. Quelle heureuse vie, si le souvenir de la Florade ne m'en eût fait redouter la durée!
Je croyais un peu rêver en dînant avec la marquise et le baron, dans une salle chaude et bien éclairée, au sortir de ce triste gîte de Turris, où j'avais fait de si durs retours sur moi-même; mais je m'étais préparé au péril, et je ne pouvais plus oublier qu'il fallait fuir. Ni la marquise ni le baron n'étaient préparés à ma résolution, et j'étais en tiers dans tous leurs projets de doux voisinage et de promenades. Je ne crus pas devoir les détromper encore. Je comptais inventer une lettre de mes parents et partir sans annoncer que je ne reviendrais pas.
La marquise remarqua aussi que j'avais l'air souffrant: elle m'interrogea plusieurs fois avec intérêt, et il me sembla qu'elle aussi était changée. Sa figure et ses manières n'étaient plus aussi confiantes, ou bien quelque chose avait altéré son calme élyséen. Il n'y paraissait pas avec le baron, pour qui elle était d'une touchante coquetterie de cœur; mais avec moi elle n'était plus la même. Plus affectueuse peut-être, elle me semblait avoir moins d'abandon. Il y avait comme un secret entre elle et moi. Il me vint des frissons en dînant, et, après le dîner, je sentis un grand mal de tête; cependant je n'en parlai pas. Je voulus attendre le moment où elle se retirerait, afin de la reconduire, de tenir le parapluie, s'il pleuvait encore, ou de porter Paul, si les bras manquaient. J'étais complétement détaché de toute espérance et me croyais débarrassé de tout vain désir; mais je sentais bien que je l'aimais toujours autant, cette femme parfaite, et que lui épargner une souffrance, une inquiétude, une fatigue quelconque, serait toujours un besoin et une satisfaction pour mon âme.
Quand je l'eus ramenée chez elle et que j'eus confié le baron aux soins de Gaspard, son fidèle valet de chambre, je m'aperçus de la fièvre qui faisait claquer mes dents, et je tombai sur mon lit comme une pierre tombe de la falaise dans la mer. Je fus malade. J'avais pris une fluxion de poitrine au Coudon ou à Turris. Je ne pus recouvrer mes esprits qu'au bout de huit jours, et je me sentis alors trop faible pour sortir de mon lit; mais je me vis admirablement soigné: le baron ne me quittait presque pas; la marquise et Pasquali venaient tous les jours et restaient plusieurs heures. La Florade venait aussi souvent que le lui permettait son service. Un excellent médecin, le docteur A..., de Toulon, m'avait traité parfaitement. M. Aubanel, sa femme et sa belle-sœur, deux femmes charmantes et pleines de bonté, s'étaient aussi intéressés à moi. Les serviteurs étaient bons et dévoués. Le vieux Gaspard, qui m'aimait comme un fils pour avoir sauvé son maître, pleurait de joie en me voyant sauvé. Je n'aurais pas été mieux choyé dans ma propre famille.
Comme, après des insomnies agitées dont je ne m'étais pas rendu compte, j'éprouvais un grand besoin de sommeil, on se tenait dans une pièce voisine dont on avait fait une espèce de parloir, et, quand je commençai à observer et à comprendre, je vis avec attendrissement que la marquise apportait là son ouvrage, ses livres, son enfant, et qu'une grande partie de la journée m'était consacrée de moitié avec le baron. Elle lui faisait la lecture; lui ensuite donnait à Paul de bonnes et sérieuses leçons. Le baron était grand latiniste, très-érudit, très-patient et très-clair dans son enseignement. Il avait fait lui-même l'éducation d'un neveu charmant qu'il avait eu la douleur de perdre. Il prétendait, sinon faire celle de Paul, du moins la commencer et la continuer autant que les circonstances le permettraient. Cela venait très à propos, car j'avais échoué dans mes tentatives pour amener là un précepteur digne de sa tâche. Cependant ni les lectures ni les leçons n'empêchaient qu'à chaque instant on n'entrât dans ma chambre. Chacun tour à tour venait me faire boire ou s'assurer de l'égalité de température autour de moi. Le gentil Paul réclamait souvent l'office de garde-malade, car il n'avait pas encore une grande soif d'études classiques.