Quand je fus en état de causer, chacun vint passer une heure avec moi. Pasquali tenait plus longtemps la place dans la journée, disant aux autres qu'ils eussent à travailler sans s'inquiéter de lui, qui n'avait rien à faire. L'excellent homme, en me sacrifiant sa pipe et son batelet, faisait pourtant une grande chose. Enfin je pus me lever et vivre un peu au salon avec ces généreux amis. Il m'était prescrit et je sentais bien devoir de prescrire à moi-même de ne pas m'exposer à l'air extérieur avant une semaine encore: le temps passant du mistral au vent d'est et réciproquement avec opiniâtreté, la chaleur du printemps ne se faisait pas. J'étais très-calme, soit que la maladie m'eût beaucoup affaibli, soit que le sacrifice de ma passion fût accompli sérieusement; je voyais la marquise sans trouble pénible et je lui parlais sans effort. J'avais pourtant lieu de m'étonner de ce que, par le menu, on m'avait appris.

Durant ces trois semaines qui venaient de s'écouler, mademoiselle Roque avait fréquenté assez régulièrement la marquise. La Florade ne s'était pas présenté chez cette dernière; mais on s'était rencontré chez Pasquali d'abord, chez le baron ensuite; car, le lieutenant étant venu me voir durant la période la plus grave de ma maladie, mon vieux ami l'avait accueilli paternellement et engagé à revenir le plus souvent possible. La Florade plaisait au baron: à qui ne plaisait-il pas? Il savait mettre tout son cœur sur sa figure et dans sa parole. On m'expliquait tout cela du ton le plus naturel; mais il y avait quelque chose qu'on ne disait pas et que je n'osais pas demander: c'était le résultat de la conférence entre la marquise et la Florade par rapport à mademoiselle Roque. A quoi s'était-on arrêté? Quelles relations existaient maintenant entre ces trois personnages? Je me décidai enfin, tout en affectant plus de désintéressement que je n'en éprouvais, à interroger le baron.

—J'ai à te confier, répondit-il, un secret qui te concerne indirectement. Mademoiselle Roque n'est mademoiselle Roque que sur les registres de l'état civil de Marseille, où elle est née avant que sa mère eût jamais vu M. Roque. Comme elle est bien et dûment reconnue, il n'y a pas à y revenir; mais son véritable père pourrait bien être celui de ton ami la Florade.

—Quelle histoire est-ce là? m'écriai-je; la Florade serait le frère de Nama?

—Histoire ou roman, reprit le baron, la Florade paraît convaincu du fait.

—Mais où a-t-il pêché ce renseignement inattendu?

—Il assure qu'un vieux ami de sa famille, averti de ses visites à la bastide Roque, lui a dit ce que je te rapporte. Une des femmes du commerçant asiatique établi pendant deux ans à Marseille avait eu des relations avec le père de la Florade, capitaine marchand au long cours. Une autre femme, ou la même femme, voyant qu'en France elle était libre de par la loi, s'est enfuie avec Roque. Il y a donc présomption, et dans le doute abstiens-toi, dit le proverbe. Voilà ce que ton ami le lieutenant a répondu à la marquise, lorsqu'elle a tâché de l'amener à épouser sa protégée, et il lui a démontré qu'il était urgent de détruire en elle, par la crainte d'un inceste, une passion qui n'était et ne pouvait jamais être partagée.

—Ainsi la Florade, auteur de cette fabuleuse aventure, vous en a faits les éditeurs responsables auprès de mademoiselle Roque?

—Ah çà! reprit le baron étonné, tu le crois donc capable d'avoir inventé cette histoire pour les besoins de sa cause?

Je l'en croyais fort capable, mais je me méfiai de ma méfiance. Je craignis d'être influencé à mon insu par l'ancienne jalousie et de retirer à la Florade l'estime de la marquise et du baron, qu'après tout il méritait peut-être encore. Je réfléchis un instant, et je conclus tout haut à la possibilité, sinon à la probabilité du fait; mais je ne pus me défendre d'exprimer quelque étonnement sur la facilité avec laquelle on s'était prêté à donner pour certaine à mademoiselle Roque une simple éventualité. Le motif était bon assurément; néanmoins avait-on le droit de jouer ainsi en quelque sorte avec la certitude dans une chose aussi grave qu'une histoire de famille?