—Non, j'ai à Sainte-Anne une carriole. J'allais me promener à Évenos; mais ce que Pasquali m'a dit des grès de Sainte-Anne m'a donné envie de les voir. Je viens d'y grimper par le revers du côté du hameau. C'est très-curieux!

Nous arrivions auprès de la marquise. Il débita son récit avec assurance et baisa la main de Nama, qui baisa sa propre main aussitôt à la dérobée d'un air de respectueuse dévotion. Quel sentiment mixte cette fraternité fictive faisait-elle naître ou endormait-elle dans le cœur de la métisse? Je fus frappé, comme l'avait été le baron, de la chasteté de son attitude souriante et charmée; mais je ne m'en préoccupai qu'un instant. Il m'importait bien davantage d'étudier la marquise et la Florade. C'était la première fois que, depuis ma maladie, je les voyais ensemble.

La Florade faisait visiblement pour l'approcher des efforts d'audace extraordinaires. Il n'avait point l'usage du monde bien librement acquis; mais la tenue aisée et ferme du marin militaire remplaçait chez lui le convenu, et le remplaçait agréablement, je dois le dire. Il ne pouvait pas être gauche, quelque troublé qu'il fût intérieurement, et ce trouble se traduisait alors par un élan de précipitation heureuse et dévouée qui ajoutait à son charme naturel. Fort, agile, bien portant et bien trempé, jeune jusqu'au bout des ongles, expérimenté, sinon avec l'amour vrai, du moins avec la femme, il savait deviner et prévenir les moindres fantaisies, caresser les faiblesses, adorer les caprices, ne s'alarmer d'aucune froideur, ne se blesser d'aucun refus, croire toujours en lui-même, espérer toujours de la faiblesse du sexe, et se laisser manier comme un cheval ardent et docile qui frémit de joie au moindre appel de la volonté.

Tout ce que je dis là était résumé dans l'attitude de la Florade auprès de la marquise, et je devais le dire pour expliquer la persistance de son espoir devant la sérénité polie et froidement obligeante de l'accueil qui lui fut fait. Il eût voulu être grondé plutôt que reçu ainsi. Il fit son possible pour alarmer la marquise sur la manière gaillarde dont il avait porté l'enfant à travers les petits dangers de la montagne; il parla même de recommencer. Il eût donné l'univers pour un mot d'inquiétude ou de reproche qui lui eût permis de dire qu'avec Paul dans ses bras il pouvait marcher sur les eaux ou voler dans l'espace. Et il l'eût dit sans trop de danger de faire rire, car il l'eût dit avec cette ardeur de passion qui désarme; mais il ne put pas le dire: la marquise, soit finesse supérieure à la sienne, soit indifférence réelle, le tint constamment à cette distance où il est impossible de lancer une déclaration sous forme de métaphore.

Elle s'était levée pour partir; mais, avant tout le monde, elle remarqua que j'étais fatigué, et, se rasseyant:

—Le docteur a couru, dit-elle, c'était trop tôt! Donnons-lui le temps de se remettre.

La Florade n'était pas homme à mordre ses lèvres avec dépit. Il s'occupa de moi au contraire avec une sollicitude extrême. Il semblait dire à la marquise: «J'aime tout ce que vous aimez, en attendant que vous m'aimiez seul.» Il n'était pas invité à s'asseoir dans le groupe, il vint se percher près de moi pour me questionner sur ma toux, sur mes insomnies, de l'air le plus naturel et le plus affectueux. Et puis il trouva moyen de reconquérir le baron, qui était froid pour lui, en le prenant pour arbitre d'une discussion qui avait eu lieu entre les érudits du bord à propos d'un texte latin que, grâce à sa bonne étoile, il entendait dans le même sens que M. de la Rive. Et puis Paul, qui l'adorait, le retint au moment où il se voyait forcé de partir, et il eut des yeux d'aigle pour apercevoir un nid d'oiseau dans une crevasse de rocher. Il fit monter l'enfant debout sur son dos, afin qu'il pût y atteindre. Il tua d'un coup de talon, avec une adresse crâne, un serpent qui effrayait Nama. Il fit pour Paul une botte de fleurs, espérant que la marquise y puiserait, et sauta vingt fois le ruisseau sans être essoufflé ni en transpiration, et n'ayant pour tout indice de surexcitation que ses arcades sourcilières et ses paupières inférieures injectées d'un sang rose et pur. Je l'étudiais physiologiquement, et il me semblait impossible que cette gracieuse plénitude de vie ne fût pas un irrésistible aimant pour la femme la plus méfiante et la mieux gardée.

Il trouva moyen de nous suivre, ou plutôt de nous précéder jusqu'à Ollioules, faisant allonger son cheval de louage beaucoup mieux que Marescat ne pouvait activer ses vieilles bêtes, faisant ranger les autres voitures, les charrettes, les piétons, tout ce qui pouvait gêner ou inquiéter le trajet de la marquise sur cette route coupée d'angles de montagne et bordée de précipices. A Ollioules, il prit Pasquali dans sa carriole, afin de lui parler de la marquise, et aussi afin d'avoir occasion de la faire arrêter un peu plus loin, pour lui rendre son passager. Il ne manqua pas d'aller la saluer encore et de lui demander quel jour elle voulait choisir pour visiter la Bretagne. Il offrait son canot, ses hommes, son bras, sa tête, son cœur, tout cela dans un regard. Elle n'accepta et ne refusa rien. Elle était préoccupée. Cachait-elle ainsi une émotion secrète? Je fus étonné de voir le baron inviter la Florade à déjeuner pour le lendemain avec Pasquali.

—Oui, oui, cela t'étonne, me dit-il quand nous fûmes seuls en cabriolet, Pasquali étant monté avec Marescat sur le siége de la calèche; mais il faut te dire que les la Florade sont plus à craindre de loin que de près, et que j'aime mieux lui donner ses entrées franchement que de le voir rôder sous les fenêtres.

—Vous commencez donc à craindre....