—Pour le repos de la marquise? Non; mais un don Juan amoureux et sincère peut compromettre la réputation d'une femme par des étourderies, si on irrite sa passion. Et puis je ne veux pas qu'il aille s'imaginer qu'on enferme celle-ci et qu'on la surveille parce qu'on le craint. Demain, je le conduirai chez elle. Il ne la connaît pas assez, vois-tu; il s'imagine qu'on peut oser avec elle comme avec toutes les femmes, et que l'occasion seule lui manque. Selon moi, la véritable dignité d'une mère de famille n'est complète qu'à la condition de ne pas fuir devant ces prétendus dangers qui n'existent que dans les romans. Les romanciers, mon cher enfant, ne mettent pas volontiers en scène les femmes vraiment fortes; ils ont peur qu'on ne les trouve invraisemblables ou ennuyeuses. Le roman a besoin de drames et d'émotions, par conséquent de personnages qui s'y prêtent par nature et à tout prix; mais le roman est une convention, et l'art cesserait peut-être de nous sembler de l'art, s'il voulait être absolument gouverné comme la vie. Ici, nous sommes dans la réalité, mon ami, et nous ne souffrirons pas que M. la Florade nous jette dans le roman. Laissons-le venir, et nous verrons bien si ses prétentions survivront à un tête-à-tête avec la marquise.
—Vous avez fait part de vos idées sur ce point à madame d'Elmeval?
—Oui, et elle les approuve d'autant plus en ce moment, j'en suis sûr, que la Florade vient de nous montrer son audace.
—Prenez garde, mon ami, de vous exagérer la force de l'ennemi. La Florade est aisément guéri d'une passion par une passion nouvelle. Peut-être, si on avait la patience de reconduire poliment pendant quinze jours, serait-il consolé, ce qui vaudrait mieux que d'avoir été vaincu.
—Mais je tiens à ce qu'il soit vaincu, moi! répliqua le baron. J'y mets mon amour-propre d'ami enthousiaste de la marquise, et je me soucie fort peu que ton la Florade soit désolé ou non. Un homme de ce caractère peut souffrir, et on ne doit rien à celui qui s'embarrasse si peu de faire souffrir les autres.
Tout en parlant ainsi de la Florade, le baron avait peut-être un peu de dépit contre lui-même, et, pour faire comprendre ce mélange de bienveillance et d'antipathie, je dois esquisser, plus particulièrement que je ne l'ai encore fait, le caractère du baron.
Si la forme extérieure est généralement le moule ou le reflet de l'homme intérieur, il faut reconnaître pourtant un grand nombre d'exceptions, et à première vue le baron en était une. Il était petit, maigre et assez bien proportionné; mais sa figure, franchement laide, comme il le proclamait lui-même en toute occasion, faisait naître l'idée d'un esprit très-vulgaire et d'une âme sans élévation. Il avait les traits vagues, avortés pour ainsi dire, l'œil terne, le regard distrait, le sourire sans expression. Cela tenait à des excès de travail et à de longues veilles qui avaient fait arrêt de développement dans sa jeunesse. Plus tard, il avait lutté contre deux ou trois maladies graves avec un grand courage, une remarquable patience, et sans que l'activité de l'esprit parût en avoir souffert. Sa vie était donc le résultat de victoires remportées autant par sa volonté que par les secours de l'art, et sa figure annonçait une fatigue dont l'âme ne se souvenait plus, mais dont elle gardait l'empreinte ineffaçable.
Quand on connaissait le baron, quand on l'avait étudié à toute heure, on arrivait à découvrir dans sa physionomie terne le rayon de son esprit toujours vif et clair, l'énergie toujours soutenue de sa vitalité physique et artificielle, mais durable. Le sourire qui effleurait à peine ses lèvres flétries, le regard qui passait comme un éclair dans ses yeux myopes, avaient une grande signification et même un grand charme. Il fallait les saisir au vol, les deviner peut-être, ces rayons fugitifs du sentiment intérieur, car la contraction nerveuse les traduisait parfois d'une manière infidèle; mais, pour qui connaissait les trésors de dévouement et de bonté de cet homme rare, tout plaisait en lui, même sa laideur. Le baron n'était peut-être pas né avec de grandes facultés intellectuelles. Il avait plus d'aptitude que de mémoire, plus de déductions que d'inductions à son service. Il était en un mot de ces hommes qui, ne sentant pas en eux une spécialité pour les appeler et les aider, veulent étendre le cercle de leurs connaissances à tous les sujets. Il avait donc lutté contre son être intellectuel, comme il avait lutté contre son être physique, et, là aussi, il avait vaincu. Il était devenu ce qu'il voulait être, un homme très-instruit, pensant bien, jugeant tout avec un grand sens, et tirant de ses lumières le secret de son bonheur moral. Il était devenu philosophe pratique en étudiant l'histoire, éclectique dans la bonne acception du mot en examinant toutes les théories. L'enthousiasme, le feu sacré lui avaient toujours manqué; mais que de raison, de tolérance et de sécurité bienfaisante dans ces âmes où le jugement acquis s'appuie sur la bonté naturelle! Quel paternel refuge pour les âmes troublées! Quel appui solide et sûr pour les convictions généreuses!
En présence de la Florade, cette autre exception, cette antithèse vivante qui épuisait la vie en croyant la développer, le baron était indécis et troublé pour la première fois peut-être. Il avait envie de le condamner et de le haïr, il avait besoin de l'excuser et de l'aimer. J'ai eu souvent lieu d'observer ce combat intérieur que la Florade, sans l'expliquer, devinait fort bien instinctivement, et que je subissais moi-même sans m'en étonner et sans vouloir m'y soustraire.
La présentation à domicile eut lieu. La marquise se montra calme et bienveillante. La Florade fut plus réservé qu'il ne l'avait été la veille. Lui aussi sentait l'influence de ce milieu austère, de cet intérieur chaste où la maternité semblait veiller et ne pas craindre la surprise de ces voleurs du dehors dont parle l'Écriture. Au bout de cinq minutes, le baron prit mon bras pour aller voir Pasquali, et la Florade resta debout près du banc de coquillages où la marquise aimait à s'asseoir. A quelques pas de là, Paul jouait avec le petit âne; à dessein ou fortuitement, mademoiselle Roque était je ne sais où: la Florade pouvait parler.