—Rien, je veux dormir! dit Teverino en éteignant la lumière; chargez-vous de m'éveiller demain, car je suis paresseux au lit comme un cardinal.

Il parut bientôt profondément endormi, et Léonce, réduit à disputer avec lui-même, s'efforça en vain de l'imiter. Mais outre que son lit était fort mauvais, et que ces grabats d'auberge lui semblaient aussi fâcheux qu'ils paraissaient délectables à son compagnon, il demeura attentif, malgré lui, à tous les bruits extérieurs. Une vague inquiétude le dévorait. Il s'attendait toujours à voir passer sur le rideau de sa fenêtre, éclairé par la lune, l'ombre de Sabina, cherchant sur la galerie l'occasion de se réconcilier avec Teverino.

Il commençait enfin à s'assoupir, lorsque des pas furtifs firent craquer légèrement le plancher de la galerie; et se perdirent peu à peu. Léonce resta immobile, l'oreille au guet, l'oeil fixé sur Teverino, dont le lit faisait face au sien; alors il vit distinctement le bohémien se lever, entr'ouvrir doucement la porte, s'assurer qu'une personne avait passé là, et s'approcher de son lit pour voir s'il dormait. Léonce feignit de dormir profondément, et de ne pas sentir la main que Teverino agitait devant ses yeux. Alors celui-ci s'habilla sans bruit et sortit avec précaution.

—Misérable! tu m'as trompé, se dit Léonce. Eh bien! je découvrirai ta ruse malgré toi, et je couvrirai de honte cette femme impudique.

Il se releva, s'habilla avec précaution et suivit les traces de l'imprudent marquis. La lune se couchait et la ville, était silencieuse.

XI.

VADE RETRO, SATANAS.

Léonce avait fort bien noté dans sa mémoire de quel chiffre était marquée la porte de Sabina; mais son trouble était si grand qu'il n'y fit plus attention, et s'arrêta devant la première porte ouverte qui se présenta devant lui. La petite chambre, dont il put voir l'intérieur en un clin d'oeil, avait deux lits et était éclairée par une lampe. L'un de ces lits venait d'être abandonné: c'était celui de la négresse, le personnage mystérieux qui avait traversé la galerie. L'autre était une couchette sanglée, fort basse, où reposait tranquillement Madeleine. Teverino, debout dans la chambre, regardait avec inquiétude, et bientôt Léonce le vit s'arrêter devant le grabat de l'oiselière et la contempler attentivement. L'enfant dormait du sommeil des anges; la lampe, placée sur une table, éclairait sa figure paisible et les traits agités du bohémien. La porte, retombant à demi, cachait Léonce, mais il pouvait tout observer.

—Madeleine? pensa-t-il, changeant de soupçon; ah! ce serait plus infâme encore, et je la sauverai. Pourquoi cette négresse de malheur l'abandonne-t-elle ainsi?

Il allait faire du bruit pour mettre le séducteur en fuite, lorsqu'il vit Teverino s'agenouiller devant la figure radieuse de l'enfant. Sa figure, à lui, avait changé d'expression: l'inquiétude était remplacée par un attendrissement profond et une sorte de religieux respect. Il resta quelques instants comme plongé dans de douces et secrètes pensées. On eût dit qu'il priait naïvement, et jamais sa beauté n'avait paru plus idéale. Au bout de quelques minutes, il se pencha, déposa un silencieux baiser sur le chapelet que la petite fille tenait encore dans sa main pendante au bord du lit. Elle s'était endormie en le récitant. Malgré les précautions du bohémien, elle s'éveilla à demi, et se croyant sans doute dans sa chaumière: