—Dois-je vous sauver cette honte? répondit Léonce en lui prenant la main; partagé entre la pitié dédaigneuse et l'intérêt fraternel. Oui, c'est le devoir d'un ami, en même temps que son droit. Vous n'avez pu voir impunément mon marquis, vous avez senti sa puissance invincible, vous avez renié toutes vos théories fanfaronnes, vous l'aimez enfin!
Une rougeur brûlante couvrit les joues de Sabina, et elle fit un geste de mépris: mais elle dit après un effort sur elle-même:—Et si cela était, me blâmeriez-vous? Parlez franchement, Léonce, ne m'épargnez pas.
—Je ne vous blâmerais nullement; mais j'essaierais de vous mettre en garde contre cette naissante passion. Teverino n'en est point indigne, j'en fais le serment devant Dieu, qui sait toutes choses et les juge autrement que nous. Mais il y a, entre cet homme et vous, des obstacles que vous ne pourriez ni ne voudriez surmonter, pauvre femme! Une vie de hasards, de revers, de bizarreries inexplicables enchaîne Teverino dans une sphère où vous ne sauriez le suivre. Un lien entre vous serait déplorable pour tous deux.
—Vous répondez à ce que je ne vous demande pas. Que m'importe l'avenir, que m'importe la destinée de cet homme?
—Ah! comme vous l'aimez! s'écria Léonce avec amertume.
—Oui, je l'aime en effet beaucoup! répondit-elle avec, un rire glacé. Vous êtes fou, Léonce. Cet homme m'est complètement indifférent.
—Alors que me demandez-vous donc? Vous jouez-vous de ma bonne foi?
—A Dieu ne plaise! Je vous ai demandé si cet amour vous semblerait coupable, au cas qu'il fût possible.
—Coupable, non; car je conviens que le coupable ce serait moi.
—Et il ne m'ôterait rien de votre amitié?