—Non, Madame; c'est tout le contraire, répondit-il tranquillement.
—Une impertinence, peut-être?
—Nullement. Je suis votre ami depuis longtemps, et un ami sérieux, vous le savez bien, quoique vous soyez une femme étrange et parfois injuste. Nous nous sommes connus enfants: notre affection fut toujours loyale et douce. Vous l'avez cultivée avec franchise, moi avec dévouement. Peu d'hommes sont autant mes amis que vous, et je ne recherche la société d'aucun d'eux avec autant d'attrait que la vôtre. Cependant vous me causez quelquefois une sorte de souffrance indéfinissable. Ce n'est pas le moment d'en rechercher la cause; c'est un problème intérieur que je n'ai pas encore cherché à résoudre. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne suis pas amoureux de vous et que je ne l'ai jamais été. Sans entrer dans des explications qui auraient peut-être quelque chose de trop libre après cette déclaration, je pense que vous comprenez pourquoi je ne veux pas être ému auprès d'une femme aussi belle que vous, et pourquoi la figure paisible et rebondie qui est là m'était nécessaire pour m'empêcher de vous trop regarder.
—En voilà bien assez, Léonce, répondit Sabina, qui affectait d'arranger ses manchettes afin de baisser la tête et de cacher la rougeur qui brûlait ses joues. C'en est même trop. Il y a quelque chose de blessant pour moi dans vos pensées.
—Je vous défie de me le prouver.
—Je ne l'essaierai pas. Votre conscience doit vous le dire.
—Nullement. Je ne puis vous donner une plus grande preuve de respect que de chasser l'amour de mes pensées.
—L'amour! Il est bien loin de votre coeur! Ce que vous croyez devoir craindre me flatte peu; je ne suis pas une vieille coquette pour m'en enorgueillir.
—Et pourtant, si c'était l'amour, l'amour du coeur comme vous l'entendez, vous seriez plus irritée encore.
—Affligée peut-être, parce que je n'y pourrais pas répondre, mais irritée beaucoup moins que je ne le suis par l'aveu de votre souffrance indéfinissable.