—D'où il résulte pourtant qu'il dort plus que toi?
—Mais il dort très-bien, lui; pourquoi ne dormirait-il pas? la maison est très-propre, quoique pauvre, et j'ai soin que son lit soit toujours bien fait.
—Il ne se réveille donc pas, lui, pour te regarder pendant ton sommeil?
—Je n'en sais rien, mais je ne le crois pas, je l'entendrais. J'ai le sommeil léger comme celui d'un oiseau.
—Il t'aime donc moins que tu ne l'aimes?
—C'est possible, dit tranquillement l'oiselière après un instant de réflexion, et même ça doit être, puisque je suis encore trop jeune pour qu'il m'épouse.
—Enfin, tu es certaine qu'il t'aimera un jour assez pour t'épouser?
—Il ne m'a rien promis; mais il me dit tous les jours: «Madeleine, tu es bonne comme Dieu, et je voudrais ne jamais te quitter. Je suis bien malheureux de songer que, bientôt peut-être, je serai forcé de m'en aller.» Moi, je ne réponds rien, mais je suis bien décidée à le suivre, afin qu'il ne soit pas malheureux; et puisqu'il me trouve bonne et désire ne jamais me quitter, il est certain qu'il m'épousera quand je serai en âge.
—Eh bien, Léonce, dit Sabina en anglais à son ami, admirons, et gardons-nous de troubler par nos doutes cette foi sainte de l'âme d'un enfant. Il se peut que son amant la séduise et l'abandonne; il se peut qu'elle soit brisée par la honte et la douleur; mais encore, dans son désastre, je trouverais son existence digne d'envie. Je donnerais tout ce que j'ai vécu, tout ce que je vivrai encore, pour un jour de cet amour sans bornes, sans arrière-pensée, sans hésitation, aveuglément sublime, où la vie divine pénètre en nous par tous les pores.
—Certes, elle vit dans l'extase, dit Léonce, et sa passion la transfigure. Voyez comme elle est belle, en parlant de celui qu'elle aime, malgré que la nature ne lui ait rien donné de ce qui fait de vous la plus belle des femmes! Eh bien! pourtant, à cette heure, Sabina, elle est beaucoup plus belle que vous. Ne le pensez-vous pas ainsi?