—Pourquoi pleurez-vous'? lui demanda-t-il en s'agenouillant à ses pieds et en prenant sa main dans les siennes.

—Je pleure notre amitié perdue, répondit-elle en se penchant vers lui et en laissant tomber quelques larmes sur ses beaux cheveux. Nous nous sommes mortellement blessés, Léonce; nous ne nous aimons plus. Mais puisque c'en est fait, et que nous n'avons plus à craindre que l'amour nous gâte le passé, laissez-moi pleurer sur ce passé si pur et si beau! laissez-moi vous dire ce qu'apparemment vous ne compreniez pas, puisque vous avez pu, de gaieté de coeur, entamer cette lutte meurtrière. Je vous aimais d'une douce et véritable amitié; je me reposais sur votre coeur comme sur celui d'un frère; j'espérais trouver en vous protection, et conseil dans tout le cours de ma vie. Vos défauts me semblaient petits et vos qualités grandes. Maintenant, adieu, Léonce. Reconduisez-moi chez mon mari. Vous aviez bien raison de m'annoncer pour cette journée des émotions imprévues, et si terribles que je n'en perdrai jamais le souvenir. Je ne les prévoyais pas si amères, et je ne comprends pas pourquoi vous me les avez données. Pourtant, au moment où je sens qu'elles ont tout brisé entre nous, je sens aussi que la douleur surpasse la colère, et je ne veux pas que notre dernier adieu soit une malédiction.

Sabina effleura de ses lèvres le front de Léonce, et ce baiser chaste et triste, le seul qu'elle lui eût donné de sa vie, renoua le noeud qu'elle croyait délié.

—Non, ma chère Sabina, lui dit-il en couvrant ses deux mains de baisers passionnes; ce n'est pas un adieu, et il n'y a rien de brise entre nous. Vous m'êtes plus chère que jamais, et je saurai reconquérir ce que j'ai risqué de perdre aujourd'hui. J'y mettrai tous mes soins et vous en serez touchée, quand même vous résisteriez. Calmez-vous donc, noble amie; vos larmes tombent sur mon coeur et le renouvellent comme une rosée bienfaisante sur une plante prête à mourir. Il y a du vrai dans ce que nous nous sommes dit mutuellement, beaucoup de vrai; mais ce sont là des vérités relatives qui ne sont pas réelles. Comprenez bien cette distinction. Nous sommes artistes tous les deux et nous ne pouvons pas traiter un sujet avec animation sans que la logique, la plastique, si vous voulez, ne nous entraîne, de conséquence en conséquence, jusqu'à une synthèse admirable. Mais cette synthèse est une fiction, j'en suis certain pour vous et pour moi. Nous avons les défauts que nous nous sommes reprochés; mais ce sont là les accidents de notre caractère et les hasards de notre vie. En les étudiant avec feu, nous avons été inspirés jusqu'a les transformer en vices essentiels de notre nature, en habitudes effrontées de notre conduite. Il n'en est rien pourtant, puisque nous voici coeur à coeur, pleurant à l'idée de nous quitter et sentant que cela nous est impossible.

—Eh bien, vous avez raison, Léonce, dit lady G... en essuyant une larme et en passant ses belles mains sur les yeux de Léonce, peut-être par tendresse naïve, peut-être pour se convaincre que c'étaient de vraies larmes aussi qu'elle y voyait briller. Nous avons fait de l'art, n'est-ce pas? et il ne nous reste plus qu'à décider lequel de nous a été le plus habile, c'est-à-dire le plus menteur.

—C'est moi, puisque j'ai commencé, et je réclame le prix. Quel sera-t-il?

—Votre pardon.

—Et un long baiser sur ce bras si beau, que j'ai toujours regardé avec effroi.

—Voilà que vous redevenez artiste, Léonce!