—Eh bien! pourquoi non?
—Pas de baisers, Léonce, mieux que cela. Passons ensemble le reste de la journée, et reprenez votre rôle de docteur, pourvu que vous me traitiez à moins fortes doses.
—Eh bien! nous ferons de l'homéopathie, dit Léonce en baisant le bras qu'elle parut lui abandonner machinalement, et qu'elle lui retira en voyant la négresse se réveiller. Replacez-vous dans votre hamac et dormez tout de bon. Je vous bercerai mollement; ces larmes vous ont fatiguée, la chaleur est extrême, et nous devons attendre que le soleil baisse pour quitter les bois.
La singularité et la mobilité des impressions de Léonce donnaient de l'inquiétude à lady G... Son regard avait une expression qu'elle ne lui avait encore jamais trouvée, et il lui était facile de sentir, au bercement un peu saccadé du hamac, qu'il tenait le cordon d'une main tremblante et agitée. Elle vit donc avec plaisir reparaître Madeleine, qui, après avoir taquiné la négresse, en lui chatouillant les paupières et les lèvres avec un brin d'herbe, revint admirer le hamac et relayer Léonce, malgré lui, dans son emploi de berceur.
—Elle est trop familière, vous l'avez déjà gâtée, dit Léonce en anglais à Sabina. Laissez-moi chasser cet oiseau importun.
—Non, répondit lady G... avec une angoisse évidente, laissez-la me bercer; ses mouvements sont plus moelleux que les vôtres; et d'ailleurs vous avez trop d'esprit pour que je m'endorme facilement auprès de vous. La familiarité de cet enfant m'amuse; je suis lasse d'être servie à genoux.
Là-dessus elle s'endormit ou feignit de s'endormir, et Léonce s'éloigna, dépité plus que jamais.
Il sortit du bois et marcha quelque temps au hasard. Il aperçut bientôt le curé qui péchait à la ligne, et le jockey qui était venu lui tenir compagnie, pendant que les chevaux paissaient en liberté dans une prairie naturelle à portée de sa vue, et que la voiture était remisée à l'ombre beaucoup plus loin. Certain de les retrouver quand il voudrait, Léonce s'enfonça dans une gorge sauvage, et marcha vite pour calmer ses esprits surexcités et troublés.
Sa mauvaise humeur se dissipa bientôt à l'aspect des beautés de la nature. Il avait tourné plusieurs rochers, et il se trouvait au bord d'un lac microscopique, ou plutôt d'une flaque d'eau cristalline enfouie et comme cachée dans un entonnoir de granit. Cette eau, profonde et brillante comme le ciel, dont elle reflétait l'azur embrasé et les nuages d'or, offrait l'image du bonheur dans le repos. Léonce s'assit au rivage dans une anfractuosité du roc, qui formait des degrés naturels comme pour inviter le voyageur à descendre au bord de l'onde tranquille. Il regarda longtemps les insectes au corsage de turquoise et de rubis qui effleuraient les plantes fontinales; puis il vit passer, dans le miroir du lac, une bande de ramiers qui traversait les airs et qui disparut comme une vision, avec la rapidité de la pensée. Léonce se dit que les joies de la vie passaient aussi rapides, aussi insaisissables, et que, comme cette réflection de l'image voyageuse, elles n'étaient que des ombres. Puis il se trouva ridicule de faire ainsi des métaphores germaniques, et envia la tranquillité d'âme du curé, qui, dans ce beau lac, n'eût vu qu'un beau réservoir de truites.
Un léger bruit se fit entendre au-dessus de lui. Un instant il crut que Sabina venait le rejoindre; mais le battement de son coeur s'apaisa bien vite à la vue du personnage qui descendait les degrés du roc, dont il occupait le dernier degré.