—Le chant est de quelque dieu égaré sur les cimes de l'Apennin, qui l'aura confié aux échos, lesquels l'auront murmuré à l'oreille des pâtres et des pécheurs; mais les paroles sont de moi, Signor, car, avec votre permission, je suis improvisateur quand il me plaît de l'être. Notre langue mélodique est à la portée de tous; et quand nous avons une idée, nous autres poètes naturels, enfants du soleil, l'expression ne se fait pas désirer longtemps.
—Tu me répéteras ces paroles; je veux les écrire.
—Si je vous les répète, ce sera autrement. Mes chants s'envolent de moi comme la flamme du foyer, je puis les renouveler et non les retenir. Peut-être trouvez-vous celles-ci un peu fanfaronnes; c'est le privilège du poëte. Ôtez-lui la gloriole, vous lui ôterez son génie.
—Tu as le droit de te vanter, car tu es une nature privilégiée, répondit Léonce, et quelle que soit ta condition, tu mériterais d'être un des premiers sur la terre. Tu m'as charmé; viens ici, et conte-moi ta misère, je veux la faire cesser.
L'inconnu revint au rivage.—Hélas! dit-il, vous avez vu le faune antique dans toute sa liberté, l'homme de la nature dans toute sa poésie. A présent, vous allez voir le porteur de haillons dans toute sa laideur et dans toute sa misère; car il faut bien que je reprenne cette triste livrée, en attendant qu'elle me quitte, ou que je trouve l'emploi de mon génie pour renouveler ma garde-robe. Vous paraissez surpris? J'ai bien lu dans vos regards, lorsque je me suis approché de vous pour la première fois, que mon aspect vous causait de la répugnance. Vous m'avez trouvé laid, effrayant, peut-être. Mais quand j'ai eu dépouillé ma souquenille de mendiant, quand cette eau lustrale m'a débarrassé de mes souillures, quand vous m'avez vu purifié de la fange et de la poussière des chemins; ce corps qui a servi quelquefois de modèle aux premiers sculpteurs de ma patrie, ce visage qui n'est point dégradé par la débauche et auquel la fatigue et les privations n'ont pas ôté encore la jeunesse et la beauté, ces membres où la nature a prodigué son luxe, et ce sentiment du beau que l'homme intelligent porte sur son front et dans toutes ses habitudes; tout ce qui fait enfin, Monsieur, que, nu, je suis l'égal et peut-être le supérieur des hommes les mieux vêtus, vous a frappé enfin, et vous avez essayé de me classer dans vos impressions d'artiste. Mais vous n'avez pas réussi, j'en suis certain; les oeuvres de l'art ne sont rien quand elles ne peuvent renchérir sur celles de Dieu. Si vous êtes peintre, vous me retrouverez quelque jour dans vos souvenirs, un jour que l'inspiration vous saisira! Aujourd'hui, vous ne me reproduirez pas!... D'autant plus, ajouta-t-il avec un amer sourire, que la pièce est jouée, et que ma divinité va disparaître sous la flétrissure de l'indigence.
Cet homme parlait avec une facilité extraordinaire et avec un accent d'une noblesse inconcevable. Sa figure, éclairée d'un rayon d'enthousiasme, et aussitôt voilée par un profond sentiment de douleur, était d'une beauté inouïe; jamais plus nobles traits, jamais expression plus fine et plus pénétrante n'avaient attiré l'attention de Léonce.
—Monsieur, lui dit-il, dominé par un respect involontaire, vous êtes certainement au-dessus de la misérable condition sous les dehors de laquelle vous m'êtes apparu; vous êtes quelque artiste malheureux: permettez-moi de vous secourir et de vous récompenser ainsi de la jouissance poétique que vous m'avez procurée.
Mais l'inconnu ne parut pas avoir entendu les paroles de Léonce. Courbé sur le rivage, il dépliait, avec une répugnance visible, les bardes ignobles qu'il était obligé de reprendre pour cacher sa nudité.
—Voilà, dit-il en laissant retomber ses guenilles par terre, un supplice que je vous souhaite de ne pas connaître. L'Italien aime la parure, l'artiste aime le bien-être, le luxe, les parfums, la propreté; cette mollesse exquise qui renouvelle l'âme et le corps après des exercices mâles et salutaires. Personne ne peut comprendre ce qu'il m'en coûte de me montrer aux hommes, aux femmes surtout! avec une blouse déchirée et un pantalon qui montre la corde.
—Oh! je vous comprends et je vous plains, répondit Léonce; mais je puis faire cesser aujourd'hui votre peine, Dieu merci! Il fait assez chaud pour que vous restiez ici à m'attendre au soleil un quart d'heure; je vous promets que, dans un quart d'heure, je serai de retour avec des vêtements capables de contenter votre honnête et légitime fantaisie. Attendez-moi.