Et, avant que l'Italien eût répondu, Léonce s'élança sur le sentier, courut à sa voiture et en retira une valise élégante et légère, qu'il rapporta au bord du lac. Il retrouva son Italien dans l'eau, occupé à faire une gerbe des plus belles fleurs aquatiques, qu'il lui rapporta d'un air de triomphe naïf, et qu'il lui présenta avec une grâce affectueuse.
—Je ne puis vous donner autre chose en échange de ce que vous m'apportez, dit-il, je n'ai rien au monde; mais, grâce à mon adresse et à mon courage, je puis m'approprier les plus rares trésors de la nature, les plus belles fleurs, les plus précieux échantillons minéralogiques, les cristaux, les pétrifications, les plantes des montagnes; je puis vous donner tout cela si vous voulez que je vous suive dans vos promenades; et même, si vous avez ici un fusil, je puis abattre l'aigle et le chamois et les déposer au pied de votre maîtresse; car je suis le plus adroit chasseur que vous ayez rencontré, comme le plus hardi piéton et le plus agile nageur.
Malgré cette naïveté de vanterie italienne, l'effusion du jeune homme ne déplut point à Léonce. Sa figure éclairée par la joie et la reconnaissance avait un éclat, une franchise sympathique, qui gagnaient l'affection. En dix minutes, il transforma le vagabond en un jeune élégant du meilleur ton, en tenue de voyage. Il n'y avait dans la valise de Léonce que des habits du matin, de quoi suffire à une charmante toilette de campagne, vestes légères et bien coupées, cravates de couleurs fines et d'un ton frais, linge magnifique, pantalons d'été en étoffes de caprice, souliers vernis, guêtres de Casimir clair à boutons de nacre. L'Italien choisit sans façon tout ce qu'il y avait de mieux. Il était à peu près de la même taille que Léonce, et tout lui allait à merveille; il n'oublia pas de prendre une paire de gants, dont il respira le parfum avec délices. Et quand il se vit ainsi rafraîchi et paré de la tête aux pieds, il se jeta dans les bras de son nouvel ami, en s'écriant, qu'il lui devait la plus grande jouissance qu'il eût éprouvée de sa vie. Puis il poussa du bout du pied dans le lac ses haillons, qui lui faisaient horreur, et, dénouant son petit paquet, dont il noya aussi l'enveloppe grossière, il en tira, à la grande surprise de Léonce, un portrait de femme entouré de brillants; une chaîne d'or assez lourde, et deux mouchoirs de batiste garnis de dentelle. C'était là tout ce que contenait son havresac de voyage.
—Vous êtes surpris de voir qu'une espèce de mendiant eût conservé ces objets de luxe, dit-il en se parant de sa chaîne d'or, qu'il étala de son mieux sur son gilet blanc; c'était tout ce qui me restait de ma splendeur passée, et je ne m'en serais défait qu'à la dernière extrémité. Che volete, Signor mio? pazzia!
—Vous avez donc été riche? lui demanda Léonce, frappé de l'aisance avec laquelle il portait son nouveau costume.
—Riche pendant huit jours, je l'ai été cent fois. Vous voulez savoir mon histoire? je vais vous la dire.
—Eh bien, racontez-la-moi en marchant, et suivez-moi, dit Léonce. Nous allons reporter à nous deux cette valise dans ma voiture.
—Vous êtes en voyage, Signor?
—Non, mais en promenade, et pour plusieurs jours peut-être. Voulez-vous être de la partie?
—Ah! de grand coeur, d'autant plus que je peux vous être à la fois utile et agréable. J'ai plusieurs petits talents, et je connais déjà à fond ces montagnes dans lesquelles j'erre depuis huit jours. Je ne puis rester nulle part. Ma tête emporte sans cesse mes jambes pour se venger de mon coeur, qui l'emporte elle-même à chaque instant. Mais pour vous faire comprendre ma manière de voyager, c'est-à-dire ma manière de vivre, il faut que je me fasse connaître tout entier.