«J'ignore le lieu de ma naissance, et je ne sais à quelle grande dame coupable ou à quelle malheureuse fille égarée je dois le jour. La femme d'un marchand de poissons me recueillit un matin dans la campagne de Rome, au bord du Tibre, et me donna le nom de Teverino, autrement dit Tiberinus. J'avais environ deux ans; je ne pouvais dire d'où je venais, ni le nom de mes parents. Cette bonne âme m'éleva malgré sa misère. Elle n'avait plus de fils, et elle compta sur moi pour l'assister et la soutenir quand je serais en âge de travailler. Malheureusement, je n'étais pas né avec le goût du travail: la nature m'a gratifié d'une paresse de prince, et c'est ce qui m'a toujours fait croire que j'étais d'un sang illustre, bien que par mon esprit j'appartienne au peuple. Il faut que l'un des deux auteurs de mes jours ait été de cette race de pauvres diables qui sont destinés à tout conquérir par eux-mêmes; et, dans mon origine problématique, c'est le côté dont je suis le moins porté à rougir. Tant que je fus un petit enfant, j'aimai la pèche, mais plutôt comme un art que comme un métier. Oui, je me sentais déjà né pour les inventions de l'intelligence. Ardent aux exercices périlleux et violents, je n'avais pas le goût du lucre. J'éprouvais un plaisir extrême à guetter, à surprendre et à conquérir la proie. Je ne savais pas la faire marchander pour la vendre. Je perdais l'argent, ou je me le laissais emprunter par le premier venu. J'avais trop bon coeur pour rien refuser à mes petits camarades. Je les aidais à bien placer leurs marchandises au lieu de demander la préférence sur eux. Enfin je mettais ma pauvre mère adoptive au désespoir par mon désintéressement et ma libéralité, qu'elle appelait bêtise et inconduite.

«A mesure que j'acquérais des forces, l'âge lui en ôtait, si bien qu'un jour, n'ayant plus la force de me battre, la seule consolation qu'elle eût goûtée avec moi jusqu'alors, elle me mit à la porte en me donnant sa malédiction et deux carlini.

«J'avais dix ans, j'étais beau comme Cupidon. Un peintre estimé qui m'avait remarqué dans la rue me prit chez lui pour lui servir de modèle, et fit, d'après moi, un saint Jean-Baptiste enfant, puis un Giotto, puis un Jésus enseignant dans le temple; et, quand il eut assez de ma figure, il me renvoya avec vingt pièces d'or, en me recommandant de me vêtir un peu mieux, si je voulais me présenter quelque part pour gagner ma vie. Je sentais déjà naître en moi le goût du luxe; néanmoins je compris que ce n'était pas le moment de me satisfaire de cette façon. Je courus chez ma mère d'adoption, je lui donnai tout ce que j'avais reçu, et, comme touchée de mon bon coeur, elle voulait me retenir chez elle; je lui déclarai que j'avais pris goût à l'indépendance, et que je voulais être libre désormais de choisir ma profession.

«Cette profession fut bientôt trouvée, c'est-à-dire qu'il s'en offrit cent, et que je n'en pris aucune exclusivement. J'avais l'amour du changement, la passion de la liberté, une curiosité effrénée pour tout ce qui me semblait noble et beau. J'avais déjà une belle voix, ma figure et mon esprit se recommandaient d'eux-mêmes. Sûr de charmer les yeux et les oreilles, je n'avais point de souci à prendre et ne songeais qu'à cultiver mes facultés naturelles. Tour à tour modèle, batelier, jockey, enfant de choeur, figurant de théâtre, chanteur des rues, marchand de coquillages, garçon de café, cicérone... Ah! Monsieur, ce dernier emploi fut, avec celui de modèle, celui qui profita le plus, sinon à ma bourse, du moins à mon intelligence. La conversation des artistes et l'étude journalière des chefs-d'oeuvre de l'art, développèrent tellement mes idées, que bientôt je me sentis supérieur, par mes conceptions et par mes jugements, aux sculpteurs et aux peintres qui s'essayaient à reproduire ma figure, aux voyageurs de toutes les nations que j'initiais à la connaissance des merveilles de Rome. En m'apercevant de l'ignorance ou de la pauvreté d'esprit de tous ceux à qui j'avais affaire, je sentis, de plus en plus, le besoin d'être un esprit supérieur. Je n'aimais point la lecture. S'instruire dans les livres est un travail trop froid et trop long pour la rapidité de ma compréhension. Je m'appliquai donc à approcher le plus possible des hommes vraiment capables, et sacrifiant presque toujours mes intérêts à ce but, je m'instruisis de toutes choses en écoutant parler. Batelier ou jockey, j'observai et je connus les habitudes et les moeurs des gens du monde; enfant de choeur et choriste d'opéra, je m'initiai au sentiment de la musique et à l'art du théâtre. J'ai surpris les secrets du prêtre et ceux du comédien, qui se ressemblent fort. Chanteur de carrefour, montreur de marionnettes ou marchand de brimborions, j'étudiai toutes les classes, et connus les impressions du public et leurs causes. Malin et pénétrant, audacieux et modeste, habile à persuader et dédaigneux de tromper, j'eus des amis partout et des protecteurs nulle part. Accepter la protection d'un individu, c'est se mettre dans sa dépendance; toute espèce de joug m'est odieux. Doué d'un talent d'imitation sans exemple, certain d'amuser, d'attendrir, d'étonner ou d'intéresser quiconque je voudrais, il n'y avait pas une heure dans ma vie où je ne pusse compter sur mes ressources infinies.

«A mesure que je devenais un homme, loin de diminuer, ces ressources décuplaient. Quand vint l'âge de plaire aux femmes... j'eus bien des succès, Monsieur, et je n'en abusai point. La même royale indolence qui m'avait empêché de prodiguer les perfections de mon être dans l'emploi de marchand de poissons, et qui n'était au fond qu'un respect instinctif pour la conservation de ma puissance, m'accompagna dans mes relations avec le beau sexe. Judicieux et discret, je ne m'attachai pas longtemps au vice, je ne me dévouai point à l'égoïsme, e voulus vivre par le coeur, afin de rester complet et invincible dans ma fierté. Je fus miséricordieux sans effort; on me trahit beaucoup, on ne me trompa guère. Je supplantai beaucoup de rivaux et ne les avilis point. Je formai beaucoup de liens et sus les rompre sans dépit et sans amertume. Tenez, Monsieur, j'ai ici le portrait d'une princesse qui m'a tant tourmenté de sa jalousie que j'ai été forcé de l'abandonner; mais je garde son image en souvenir des plaisirs qu'elle m'a donnés; je ne la montre à personne, et je ne vends pas les diamants, quoique je vive de pain noir et de lait de chèvre depuis huit jours.

—Mais quelle est donc la cause de votre misère présente? demanda Léonce.

—«L'amour des voyages d'une part, et, de l'autre, l'amour, le pur amour, Signor mio! A peine avais-je gagné quelque argent que, quittant l'emploi qui me l'avait procuré, vu que la jouissance que j'en avais retirée était épuisée pour moi, je partais, et je voyageais à travers l'Italie. J'ai parcouru toutes ses provinces, me procurant les douceurs de l'aisance quand je le pouvais, me soumettant aux privations les plus philosophiques quand ma bourse était à sec; souvent même restant, avec une sorte de volupté, dans cet état de dénûment qui me faisait sentir le prix des biens que j'avais prodigués, et attendant avec orgueil que le désir me revînt assez vif pour secouer ma délicieuse apathie. Tantôt je dédaignais de me tirer d'affaire, sentant que mes inspirations d'artiste n'étaient pas arrivées à leur apogée, et préférant jeûner que de mal déclamer ou de mal chanter. C'est là une grande jouissance, Monsieur, que de sentir son génie captivé par le respect qu'on lui porte! D'autres fois, l'amour me dominait, et je me plaisais à prodiguer mon or à mon idole, heureux encore plus et enivré au delà de toute expression, lorsque, ruiné, je la voyais s'attacher à ma misère, et me chérir d'autant plus que je n'avais plus rien à lui donner. Oh! oui, c'est alors que j'ai laissé passer bien des jours avant de remettre à l'épreuve de telles affections, en remontant sur la roue de fortune; car les nobles coeurs ne s'attachent irrésistiblement qu'aux malheureux.»

—Teverino, votre langage me pénètre, dit Léonce. Si vous ne vous êtes pas vanté, vous êtes un des plus grands coeurs, joint à un des caractères les plus originaux que j'aie encore rencontrés. Quand vous avez commencé votre histoire, je pensais à ce titre d'un chapitre de Rabelais que vous connaissez sans doute, puisque vous connaissez toutes choses...

Comment Pantagruel fit la rencontre de Panurge? dit l'Italien en riant.

—C'est cela même, reprit Léonce, et maintenant je crois pouvoir achever la phrase: Lequel il aima toute sa vie.